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Colin STETSON - Never Were The Way She Was (avec Sarah Neufeld) (2015)
Par STREETCLEANER le 15 Juillet 2018          Consultée 261 fois

Dans la catégorie des albums sombres, expérimentaux, intrigants mais sacrément attirants et enchanteurs, on peut placer en bonne position ce Never Were The Way She Was du saxophoniste Colin STETSON et de la violoniste Sarah Neufeld. Et cet album est une perle, une des plus belles réussites de l'Américain qui, il faut bien le dire, a débuté sa carrière par des travaux assez peu accessibles (la série des New History Warfare).

Tout d'abord, rappelons que STETSON est connu pour être un saxophoniste atypique. Il utilise notamment un saxophone basse, en soi peu courant, mais surtout il recourt à une technique de respiration circulaire* (circular breathing), toujours aussi étonnante, qui lui permet de jouer plusieurs minutes sans interruption, combinée à bien d'autres techniques conférant à son jeu un caractère unique et virtuose.

Les techniques maîtrisées sont tellement surprenantes que l'artiste et compositeur prend soin de préciser que son travail est réalisé sans loops ni overdub, le musicien voyant dans cette contrainte, cette exigence, un moyen d'auto-discipline. Il faut donc s'étonner lorsqu'on entend son instrument superposer les harmonies, les textures. Le saxophone peut ainsi jouer son rôle d'instrument habituel (quoique le terme soit relatif avec STETSON), tout en permettant au musicien simultanément de chanter au moyen d'un micro collé contre sa gorge. Les percussions sont produites par les clés de ses instruments électrifiés (avec plusieurs micros).

Si Never Were The Way She Was est un album globalement sombre, il allie une grande sensibilité à des motifs répétitifs qui rappellent combien Stetson et Neufeld s'inspirent largement de la musique minimaliste de Philip GLASS et de Steve REICH. Ce qui a fait son succès n'est toutefois pas seulement sa facette obscure, qu'on retrouve dans sa seconde partie, mais surtout son côté accessible car Never Were The Way She Was est assez mélodique, chantant et même dansant. Il n'est pas certain que tous ceux qui se sont extasiés devant cet album soient à même d'apprécier ses premiers travaux et notamment les New History Warfare.

Stetson et Neufeld se complètent à merveille. La violoniste apporte sa touche féminine, sensuelle, presque sexuelle même, et fait face au saxophoniste dont l'instrument, imposant, déborde de virilité. Sans exagération, on peut dire que les deux musiciens se font quasiment la cour : « Won't be a thing to become » et « The rest of us » ne sont rien d'autre que des danses où l'on s'attire alors que « And still they move », où le violon prédomine, pourrait nous faire penser à la musique folklorique de Nils ØKLAND, qui s'adresse d'abord aux tréfonds de l'âme. Ce titre si bouleversant et humain aurait dû d'ailleurs s'appeler « Mélancolie ».

L'introduction de « The sun roars into view » voit la violoniste convoquer l'aube. Les patterns répétitifs des instruments qui gagnent en intensité pourront évoquer Koyaanisqatsi de Philip GLASS (« In the vespers », « The sun roars into view »), il y a des références moins prestigieuses. A n'en point douter, les allergiques à la musique de GLASS prendront leurs jambes à leur cou ; au-delà de cette allusion, cette musique possède dans ses subtiles variations une puissance émotionnelle bouleversante, entre mélancolie, tristesse et déchirement. « The sun roars into view » est ainsi un des titres les plus réussis de l'album. Le drame se dénoue, les hurlements du sax, telle une bête blessée, faisant le contrepoint du chant fantomatique de Neufeld.

« With the dark hug of time » est un autre grand moment. Les tremolos du violon, à la beauté lyrique à en pleurer, volent au-dessus des pas lourds du sax qui semble n'être qu'un monstre sorti du jurassique ; écoutez donc les hurlements de cette bête dans le lointain, c'est tout bonnement prodigieux ! Et les appels fantomatiques et mystérieux sur les vibrations du saxophone nous interpellent.

Les clés du saxophone sont fortement mises à contribution dans le rythmé « The rest of us », probablement le morceau le plus célèbre de l'album. Les voix sont partagées entre Stetson et Neufeld, et il faut regarder la vidéo (en prise directe) pour se rendre compte de cette superbe osmose. « Never were the way she was », délicate, noie les lamentations du violon dans les pulsations et les nappes de drone du saxophone qui fait ressortir d'autant mieux sa sensibilité. Un long legato de Neufeld « Flight » clôt sous la pluie cet album aux atmosphères contemplatives et mélancoliques, parfois dramatiques.

Quarante-trois minutes de bonheur, voilà ce qu'est ce Never Were The Way She Was, si intense en émotions, si poignant, si intrigant aussi. Cet album est à même de subjuguer les amoureux de musique minimaliste mais pas exclusivement. Son lyrisme, sa sensibilité, ses contrastes, ses dialogues en font un des albums les plus intéressants qu'il m'ait été donné d'écouter. Un grand moment de musique !

Note réelle : 4,5/5.

* Il s'agit d'une technique qui n'est pas propre à Stetson (par exemple, Kenneth Gorelick l'utilise également) mais dont peu de saxophonistes sont capables surtout sur un saxophone basse ; l'air est inspiré par les narines et expiré par la bouche, rendant possible la production d'un son continu pendant une longue période.

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   STREETCLEANER

 
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- Colin Stetson (tenor/bass saxophones, contrabass clarinet)
- Sarah Neufeld (violon, voix)


1. The Sun Roars Into View
2. Won't Be A Thing To Become
3. In The Vespers
4. And Still They Move
5. With The Dark Hug Of Time
6. The Rest Of Us
7. Never Were The Way She Was
8. Flight



             



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