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Henryk GORECKI - Symphonie N°3 (gibbons, Penderecki) (1976)
Par SASKATCHEWAN le 13 Janvier 2021          Consultée 164 fois

La mère dit au Christ :
"Tu es mon fils ou bien Dieu ?
Es-tu mort ? Es-tu vivant ?"
Et Lui dit en réponse :
"Mort ou vivant,
femme, quelle différence ?
Fils ou Dieu, je suis tien."
(Joseph Brodsky, "Nature morte", 1971, traduit du russe par Véronique Schiltz)

Le miracle s’est produit en 1992. Cette année-là, un compositeur polonais de musique contemporaine connu jusqu’alors des seuls initiés a fait résonner sa symphonie des chants plaintifs dans le monde entier. Pourtant, nul ne semblait devoir se tenir plus éloigné du succès que Henryk GÓRECKI*, cet adepte d’une musique minimaliste aux profondes influences religieuses. Quand le chef d’orchestre David ZINMAN et la soprano Dawn UPSHAW ont enregistré sa Troisième Symphonie, sans doute n’attendaient-ils que la reconnaissance de quelques puristes. Le disque s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires au début des années 1990.

Il n’est jamais facile d’arriver après une interprétation de référence. Bien souvent, il ne reste plus qu’à proposer quelque chose de radicalement différent. C’est ce qu’a fait Beth GIBBONS, chanteuse du groupe britannique PORTISHEAD, en 2014. La prouesse technique d’UPSHAW étant difficilement surpassable, le chef d’orchestre Krzysztof PENDERECKI a choisi une voix faillible mais inimitable pour donner un nouveau visage à la symphonie emblématique de son compatriote. Si le pari est réussi, il faut d’abord en rendre grâce à la soliste : elle a poli sa voix pour l’adapter au chant lyrique, sans perdre ce grain superbe qui a bouleversé tant d’amateurs de trip-hop. Double révolution puisque cet effort a été accompli en polonais, langue dont la prononciation est aussi ardue que belle.

Le premier mouvement s’ouvre sur un motif funèbre joué à la contrebasse. Le début de la symphonie est une montée en puissance d’une lenteur hypnotique, où les instruments graves sont rois. La mélodie mue peu à peu, tergiversant. Est-elle exaltée ? Est-elle triste ? L’orchestre ne lève jamais l’ambiguïté. Certaines sections semblent prendre un malin plaisir à mimer un autre instrument. Ainsi les violons du troisième mouvement ne rechignent pas à se faire passer pour un orgue d’église. Le piano, plutôt que d’éclaircir le malentendu, ajoute quelques nuances au clair-obscur de quelques notes éparses. En réalité, il ne fait qu’annoncer la Voix.

Dès le premier couplet entonné par Beth GIBBONS, toutes les interrogations sur son chant lyrique laissent place à l’émerveillement. Il existe un au-delà de la performance technique où résident quelques élus dont la voix n’est qu’émotion pure. La chanteuse de PORTISHEAD est de ceux-là. Quel immense coup de génie que d’avoir choisi cette voix, à la fois fragile et forte, pour cette œuvre-là, qui est exceptionnelle justement parce qu’elle laisse entrevoir la détresse la plus profonde et l’espoir le plus enivrant dans les mêmes notes. Ce qu’elle chante, cette voix, est d’une tristesse absolue : la douleur de la Vierge Marie au pied de la croix, la prière d’une adolescente polonaise emprisonnée par la Gestapo en 1944 et la complainte d’une mère qui a perdu son fils à la guerre. Pourtant, ce n’est pas la peine qui surgit de ces trois chansons, ou pas seulement, c’est aussi la force de l’amour maternel.

Bien entendu, chez GÓRECKI, foi catholique et musique sont intimement liées. Cet amour maternel qui s’exprime dans les paroles des trois chants plaintifs, ce n’est jamais pour le compositeur que la lamentation de la Vierge qui trouve son écho à travers les âges. Le troisième mouvement, dans sa première conclusion, semble d’ailleurs apporter une réponse sereine à ces lamentations. La soliste chante : "Et vous, petites fleurs du Seigneur, / Fleurissez à l’entour / Pour que mon fils / Puisse dormir content." Et de répéter trois fois : "Pour que mon fils / Puisse dormir content"**, accompagnée par l’orchestre apaisée. Quelques secondes de silence, puis la musique reprend, répète note pour note pour note le début du mouvement, comme pour le bisser. La voix de GIBBONS s’élève, portée par l’orchestre de nouveau lugubre : "Czemuście zabili synocka mojego?" (Pourquoi avez-vous tué mon fils ?)**. La détresse qui s’exprime là n’admet aucune consolation.

Si la Symphonie n°3 de GÓRECKI a connu un succès inattendu, c’est dans doute parce que les émotions qu’elle exprime ne sont pas si éloignées de celles qui couvaient dans la musique populaire du début des années 90. Il suffit de penser à DEAD CAN DANCE***, mais aussi au trip-hop. Quelque part, avec ce disque, Beth GIBBONS a accompli l’impossible exploit de revenir aux sources tout en réinventant son art.


* Prononcez "Gourètski".
** Texte traduit du polonais par Frédéric Martin pour le livret de l’interprétation d’UPSHAW et ZINMAN.
*** Lisa GERRARD a d'ailleurs elle aussi enregistré cette symphonie en 2020.


Fiche « Symphonie n°3 » dite « Symphonie des chants plaintifs »
Opus : 36
Date de composition : 1976
Date de création : 1977 à Royan
Date d’enregistrement : le 29 novembre 2014
Références du disque : Henryk Górecki, Symphony No. 3 "Symphony of Sorrowful Songs" op.36, performed by Beth Gibbons and the Polish National Radio Symphony Orchestra, conducted by Krzysztof Penderecki, Domino Recordings, 2019.

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- Beth Gibbons (chant)
- Orchestre Symphonique National De La Rad
- Krzysztof Penderecki (chef d'orchestre)


1. Lento
2. Lento E Largo
3. Lento, Cantabile-semplice



             



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