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Rufus THOMAS - Walking The Dog (1963)
Par LE KINGBEE le 2 Avril 2021          Consultée 94 fois

Rufus THOMAS aura traversé les décennies avec aisance, mais cataloguer ce personnage détonnant au seul registre du R&B serait largement réducteur. Originaire de Cayce dans le Mississippi, un hameau entre Tupelo et Memphis (Tennessee), Rufus voit le jour en 1917. Son père fermier et sa mère, une femme d’église, quittent leur pauvre lopin de terre pour s’établir à Memphis au tout début des années 20. N’ayant aucune disposition ni patience pour le travail agricole, il s’intéresse très tôt au théâtre et à la musique. Après avoir débuté dans la troupe de théâtre de son école, il devient danseur de claquettes. Après avoir vainement tenté un cursus à l’Université, il entame une carrière dans le Vaudeville et fait ses classes dans plusieurs troupes itinérantes de music-hall. Membre des Rabbit Foot Minstrels, le bonhomme apprend sur le tas tout un tas de petits métiers allant de danseur, comédien, humoriste, chroniqueur, maître de cérémonie, animateur. Tout en travaillant le jour dans une usine de blanchiment, il devient le présentateur attitré du Palace, célèbre théâtre noir situé sur Beale Street. Spécialisé dans les concours amateurs, Rufus Thomas raconte des histoires drôles, chante, danse, fait le pitre afin de combler le vide entre deux numéros. C’est là qu’il acquiert un sens de la scène mais aussi une aisance verbale incroyable.
S’il compose des chansons dès le milieu des forties, il lui faut attendre 1950 pour enregistrer un premier 78 t. pour la firme Star Talent. Un single qui ne connaitra pas le moindre succès. En mars 53, il met en boite "Bear Cat", une réponse humoristique au "Hound Dog" de Big Mama THORTON, suivi de "Tiger Man", reprise de Joe Hill Louis, pour le label Sun de Sam Phillips. Le morceau dans lequel il imite Tarzan connait un petit succès dans le Sud. Durant les fifties, s’il enregistre deux titres pour Meteor, sous marque de Modern Records des frères Bihari qui récupérait certains rebuts de chez Sun, c’est derrière le micro qu’il se fait connaitre de la population noire en animant "Brown American Speaks" et "House Of Happiness" deux émissions radio de la WDIA.

S’il est capable de faire rire le public avec ses histoires à deux balles, ses danses farfelues, ses déguisements et ses mimiques, cet excellent conteur d’histoires cache bien son jeu. Dès le milieu des fifties, Rufus Thomas est un militant actif de la cause afro-américaine. Enregistrer des disques n’était pas à l’ordre du jour, mais il arrive que de curieux concours de circonstance arrivent dans la vie d’un homme. Au début des sixties, Jim Stewart qui vient de monter le label Satellite fait la rencontre de Thomas. L’animateur va prendre le jeune businessman blanc sous son aile, Stewart a en effet besoin de ses conseils pour pénétrer le marcher de la musique noire et se faire connaitre auprès de la population noire. Le contact marche si bien qu’en 1960 Rufus enregistre pour Satellite "Cause I Love You" enregistré avec sa fille Carla. Les choses auraient pu et dû en rester là, sauf qu’à la surprise générale la chanson devient un petit succès se vendant à plus de 50000 exemplaires, une aubaine pour Satellite. Averti par Buster Williams, patron d’une usine de pressage de vinyles, Jerry Wexler le grand manitou d’Atlantic Records s’intéresse aussitôt à ce nouveau label particulièrement dynamique dont il assurera bientôt la distribution. Les choses en amenant une autre, Carla Thomas enregistre à son tour "Gee Whiz", une chansonnette composée quand elle était encore gamine. Contre toute attente, le single édité par Atlantic apporte son premier hit à Jim Stewart et sera à la naissance d’une longue collaboration entre Jerry Wexler et Stewart.
Suite à ces divers petits succès et alors que Carla Thomas poursuit ses études universitaires à Nashville puis à Washington, une décision du paternel, le vieux grigou va connaitre un important succès à 46 ans avec "Walking The Dog".

Nous sommes en 1963, pendant que le Docteur Martin Luther King évoque l’un de ses rêves sur les marches du Lincoln Memorial à Washington, Rufus Thomas enregistre le cinquième album de l'écurie Stax, label qui suite à un contentieux juridique a pris la suite de Satellite. Celui qui fut manager de BB KING, Little Junior PARKER ou Bobby BLAND durant les années 50 se tient parfaitement au courant des modes. Son travail de disc-jockey pour la WDIA lui permet d’être à l’affut de toutes les nouvelles danses et des futures tendances. Son œil avisé lui permet d’anticiper les divers engouements en vogue, et contrairement à ce que son âge pourrait laisser suggérer, Rufus est loin d’être un vieux crouton, le bonhomme est au contraire bien dans le coup et va s’avérer hyper branché.
Thomas s’est bien rendu compte de l’importance des danses depuis le tout début des sixties, tous les trois mois de nouveaux pas se succèdent les uns aux autres. Il s’est également rendu compte que ces succès parfois éphémères permettent de regrouper les gens et peuvent parfois contribuer à faire évoluer les mentalités, venant en contrepoint des discours intellectuels, pastoraux ou politiques tenus par les différentes personnalités du Civil Right Movment.

Le chanteur multi tâche apporte ici un aperçu de son talent d’auteur avec sept titres constituant plus de la moitié du disque. Hormis quatre titres enregistrés lors de quatre sessions entre août 1962 et septembre 63 (pistes 1-4-6-7) les huit morceaux restants proviennent d’une session du 9 octobre, le disque apparaissant dans les bacs des disquaires fin novembre. A l’instar de la pochette sur laquelle quatre personnages peints s’adonnent au plaisir de la danse et plus probablement au Twist, alors très en vogue, l’album s’ouvre avec l’impayable "The Dog". Repris par Otis REDDING et bien plus tard par The SPECIALS dans une version Ska, le titre permet d’entendre Rufus dans l’imitation d’un chien. Je laisse chacun deviner de quel genre de canidé il s’agit. Si le titre n’aura pas les honneurs de charts US, il donnera néanmoins son nom à une danse éphémère tout simplement appelée The Dog. Parmi les autres compositions, "You Said" annonce clairement la pate du son Stax avec l’accompagnement du guitariste Steve Cropper. Autre titre dansant avec "It’s Aw’Rite", un mid tempo pouvant s’apparenter à Hully Gully, une danse en ligne inspirée d’un titre des Orlons mais déjà en pratique dans les juke joints du Mississippi dans les années 30. En Angleterre, le Hully Gully connaitra une flambée de popularité par l’entremise de Zoot Money avant d’être éclipsée par une nouvelle tendance. Stax incorpore "Cause I Love You" titre chanté en duo avec Carla et paru initialement sur un single Satellite. Les deux timbres des deux protagonistes se complètent à merveille et le jeu des questions réponses reprend le procédé de certains prêches. Entre Blues et R&B "I Want To Be Loved" s’avère un excellent mid tempo reposant sur une rythmique de métronome et un phrasé de guitare aussi aérien que strident. Autre chanson dédiée à la danse du Chien avec "Can Your Monkey Do The Dog" coécrit avec Steve Cropper. Terminons ce tour d’horizon personnel du chanteur avec "Walking The Dog". Inspirée de "Miss Mary Mack", une comptine pour enfants, la chanson est prétexte à la danse du même nom. Si la Marche Nuptiale de Mendelssohn lui sert d’intro, la chanson se rapproche d’une danse en ligne au même titre que plusieurs pistes de la galette. Le chorus de gratte servira à plusieurs titres des STONES. Parmi les nombreuses covers, celles des SONICS, Mitch RYDER, Roger DALTREY, Rick DERRINGER ou Dr FEELGOOD nous semblent sortir du lot. A noter que la chanson tombera également dans la marmite de nombreux bluesmen (Buckwheat ZYDECO, Magic SLIM, Clarence EDWARDS ou JB Hutto).

Les reprises convergent vers les dancefloors."Ooh-Poo-Pah-Doo", titre du chanteur de La Nouvelle Orleans Jessie Hill, fait lui aussi partie des nombreuses danses en ligne émergeant à l’orée des sixties. Accommodé à toutes les sauces, le morceau connaitra de bonnes reprises parmi lesquelles il convient de ressortir celles d’Etta JAMES, Wilson PICKETT, Rockin’ DOPSIE ou bien encore de Trombone SHORTY figurant au générique de la série télé "Treme". "Mashed Potatoes", œuvre de Dessie Rozier pseudonyme d’un certain James BROWN, avait fait l’objet d’une première publication en 1959 via Nat Kendrick & The Swans avant que Dee Dee Sharp et Chubby Checker ne le popularise via plusieurs variantes. En terre Gauloise, le titre sera adapté par Henri SALVADOR avant qu’HALLYDAY ne le reprenne sur la scène de l’Olympia.
Le vétéran reprend deux hymnes de la Crescent City : le "Ya Ya" ⃰ hit de Lee Dorsey est délivré ici sous un tempo étrangement ralenti assez peu convaincant. Le titre connaitra chez nous autres diverses adaptations plus ou moins acceptables par l’entremise de Petula Clark, Richard Anthony. Même impression avec "Land Of A Thousand Dances" une tuerie de Chris KENNER popularisée par Jackie Lee et Wilson PICKETT. Le titre connaitra de super faits d’armes : Patti SMITH, J GEILS BAND, SAM & DAVE, The Fantastic Johnny C ou bien encore Geno Washington, bien que Rufus nous délivre une longue liste de danses à commencer par le Watusi et le Mashed Potatoes, on a du mal à rentrer dans la danse, un comble pour un tel titre. La faute à un gros manque de rythme. Un seul titre échappe plus ou moins au contexte, "Boom Boom" gros carton de John Lee HOOKER et redoutable Boogie Blues mis en boite en 1961 en compagnie du saxophoniste Hank Cosby et du bassiste James Jamerson. Hooker en fera de nombreuses versions souvent bien rétribuées. Là, le chant s’avère moins rugueux et âpre que celui du guitariste, curieusement né la même année et dans le même état que notre amuseur public.

Cet album allait consacrer Rufus Thomas comme la nouvelle coqueluche de l’Amérique. Accompagné par l’orchestre attitré du studio Stax situé sur McLemore Avenue, le chanteur délivre ici quelques bons brûlots souvent hilarants et bien rythmés. Le bonhomme savait créer un climat propice à la gaité capable d’intéresser un public assez large. Signalons que le chanteur est resté fidèle à la Stax jusqu’à la faillite du label. Sans les deux reprises au tempo trop mou, ce disque aurait frisait avec la note maximale. Si Rufus avait hérité du sobriquet le plus vieil adolescent au monde, le personnage aura su parcourir les décennies avec élégance et aisance.

⃰ En argot américain Ya Ya désigne une petite amie.

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- Rufus Thomas (chant)
- Carla Thomas (chant 11)
- Steve Cropper (guitare)
- Donald 'duck' Dunn (basse2-3-4-5-8-9-10-11-12)
- Lewis Steinberg (basse 1-6-7)
- Al Jackson (batterie)
- Booker T Jones (piano, orgue)
- Andrew Love (saxophone)
- Wayne Jackson (trompette)


1. The Dog 2:33
2. Mashed Potatoes
3. Ooh-poo-pah-doo
4. You Said
5. Boom Boom
6. It's Aw'rite
7. Walking The Dog
8. Ya Ya
9. Land Of A 1,000 Dances
10. Can Your Monkey Do The Dog
11. Cause I Love You
12. I Want To Be Loved



             



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