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Lucio BATTISTI - Anima Latina (1974)
Par K-ZEN le 30 Mai 2021          Consultée 421 fois

'Mon dernier LP, Anima Latina, est pour moi une opération culturelle, une quasi-expérimentation, et il devra le rester', déclarait Lucio BATTISTI dans le cadre d’une interview accordée parallèlement à la publication du neuvième album studio du chanteur italien au journaliste Renato Marengo détaché à Ciao 2001.

Publié en Décembre 1974 via le label Numero Uno, il resta classé… numéro un 13 semaines consécutives, alors qu’à la différence de ses travaux précédents et à venir, aucune chanson spécifique ne réussit à s’imposer dans l’imaginaire collectif du grand public. Pas plus de piste incluse dans les best-of ultérieurs, personne n’osant toucher à une telle cohérence d’ensemble. 250000 exemplaires en furent écoulés le consacrant huitième album le plus vendu de 1975.

Conçu après une révélation au cours d’un voyage d’études en Amérique du sud auquel son parolier Mogol était également convié, le recueil expose une rupture plutôt marquée par rapport aux autres productions seventies de BATTISTI. Il s’agit probablement de son disque le plus ambitieux, complet et nuancé, une tentative originale et réussie de fusion des sonorités et rythmes latins avec des modalités d’expression typiques du rock progressif : chansons dépassant allègrement les cinq minutes, orchestration et instrumentation complexe et stratifiée, grand usage des synthétiseurs. Claviers d’ailleurs détenus par d’anonymes mains.

En effet, dans les crédits, les synthés et effets électroniques sont attribués à un certain Gneo POMPEO. Encore aujourd’hui, son identité n’est pas claire : le pianiste Gian Piero REVERBERI a longtemps été le suspect principal, non seulement à cause de ses initiales correspondantes, mais aussi parce qu’il avait collaboré avec BATTISTI jusqu’en 1973 (Il Nostro Caro Angelo, Il Mio Canto Libero) et que divers témoins l’aperçurent sporadiquement dans la salle pendant l’enregistrement. Vince Tempura évoqua quant à lui Gabriele LORENZI, ce que ce dernier nia. Michele Neri identifia finalement dans son livre 'un musicien de renommée internationale qui, interpelé, a affirmé de pas vouloir être impliqué en aucune façon dans cet album et donc ne pas vouloir ainsi rendre public son nom'.

Toutes les chansons d’Anima Latina sont privées de refrain (excepté "Due Mondi", interprété par Mara CUBEDDU), et leurs textes sont plutôt réduits, parmi les plus courts composés pour BATTISTI par Mogol : 6 vers pour "La Nuova America", 4 seulement pour le crépusculaire "Separazione Naturale" où la voix angélique haut-perchée évoque plus que jamais Robert WYATT sur un drone inquiétant que n’auraient pas renié les SOFT MACHINE. Des fragments s’intercalant entre de longues séquences instrumentales d’obédience latine animées par percussions, cuivres et flûtes ainsi que des sections à dominante synthétique comme le break atmosphérique calmant soudain le superbe "Anonimo" avant un final plus électrique. Le disque conserve en outre une certaine idée de la folk avec des guitares très souvent acoustiques, le vocaliste italien jouant par moments au Tim BUCKLEY à la langue latine. Les rythmes planants et changeants évoquent le psychédélisme, moins freak que celui exposé par COMUS mais aussi complexe, voire délicieusement baroque emprunté au projet Smile de Brian WILSON, annonçant même déjà les mélodies délicates soignées typiquement anglaises de TALK TALK. Les ambiances varient entre mélancolie, voire tristesse ou nostalgie (le titre éponyme fendrait le cœur d’Escartefigue) et plaines verdoyantes à explorer sans modération.

Fruit d’un romantisme presque désuet, la piste d’ouverture "Abbraciala Abbraciali Abbracciati" est un échantillon parfait de tout cela. La chanson s’ouvre sur une introduction méditative aux éclats synthétiques, où l’on cherche la voix de BATTISTI, timide, comme en retrait. Cela sera un fil rouge volontaire tout au long de cet enregistrement, retrouvé sur "Macchina Del Tempo" un peu plus loin. Mixée à un volume extrêmement bas ou recouverte d’effets sonores, rendant les paroles difficilement audibles, le procédé est ouvertement prémédité, un moyen pour l’auteur de contraindre l’assistance à une audition accrue, à se concentrer davantage sur le texte et sa propre interaction avec la musique, devenant dans un sens co-autrice de la chanson. Dans l’interview accordée à Renato Marengo, que l’on peut considérer comme le manifeste théorique de l’album, Lucio déclare : 'Quand quelqu’un parle au milieu d’autres, il ne hurle pas mais ne se tait pas non plus, si sa voix intéresse les auditeurs, elle s’identifie au milieu des autres, peut-être avec un peu plus d’attention, avec effort. C’est ce que j’ai fait avec mon disque : j’ai disposé ma voix au milieu de la musique pour inciter les autres à comprendre les paroles, à saisir le sens ou la sonorité seule'. Puis, la rumeur sourde et lointaine de la fête éclate soudain dans la chanson en une brève célébration collective enclenchée par chœurs et cuivres, le groupe d’enfants jouant et dansant autour de l’actrice Dina Castigliego, s’animant d’un coup en kermesse sous nos yeux.

Une photographie signée Cesare Montalbetti qui se souvient en 2007 : 'Le titre du disque inspira la photo, j’ai ainsi décidé de représenter cette âme latine par le visage d’une femme florissante, mais au regard triste. Nous avons réuni autour d’elle, au pré de Mulino, une ribambelle de gamins, tous fils de nos amis. Avec l’aide de couvercles, casseroles et trompettes, une bacchanale s’improvisa, divertissant tous les présents'. Le rayon de soleil aveuglant renforce cette idée de réjouissance, solaire, rayonnante, curative.

La plupart des chansons illustrent, du point de vue de l’homme, le concept de couple ; parfois les deux protagonistes sont adolescents, parfois ils sont devenus pleinement adultes. Le rapport entre le 'Je' poétique masculin et le 'tu' féminin se présente rétrospectivement dans la pièce d’ouverture 'Abbraciala Abbraciali Abbracciati' et revient dans la plupart des chansons suivantes, conférant à la plaque une thématique similaire à celles que l’on pouvait observer dans les concept-albums sortis à la même époque. On peut catégoriser le thème du rapport entre les deux protagonistes par l’antagonisme entre les sexes, ainsi que les reproches mutuels ("Due Mondi", «"Anonimo" semblant traiter d’extra-conjugalité, "Gli Uomini Celesti"). Alternent ainsi les dynamiques de séparation avec un fort érotisme (peu charnel en vérité), prenant souvent le contrôle (également du point de vue musical). Le final cependant, met en avant l’éloignement (le titre, éloquent) entre les deux, et la résignation mélancolique. Mis à part l’objet amoureux, émergent également la pauvreté et la vitalité des pays d’Amérique Latine : dans l’ensemble, les paysages évoqués renvoient aux étendues urbaines périphériques où coexistent signes de progrès avec une nature rurale mais contaminée, de laquelle on essaye d’extraire l’essence.

Bien qu’il ne bénéficie pas de la même popularité que les autres travaux de BATTISTI, Anima Latina figure aujourd’hui parmi les albums majeurs dans l’histoire de la musique italienne, structurellement et conceptuellement significatif. Pourtant, à l’époque, les critiques l’éreintèrent, Claudio Cavallero se plaignant des 'effets électroniques habituels', Enrico Riccardi déplorant 'un manque d’émotion et de vérité', un comble tant les sentiments dégagés sont pourtant omniprésents. BATTISTI se retire du vedettariat un an plus tard, renforçant son image taciturne, à l’instar d’autres figures solitaires et atypiques des années 70 telles CHRISTOPHE ou Gérard MANSET de l’autre côté des Alpes.

Le disque fut depuis réévalué à sa juste valeur. En constante redécouverte, il était, est et restera une source d’inspiration pour de nombreux artistes de la scène indie et plus généralement du nouveau panorama musical italien.

C’est un peu l’album que Luigi TENCO a oublié d’écouter à son retour du festival de San Remo, pour s’éviter un désagrément grave et prématuré.

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- Lucio Battisti (voix, guitare, percussions, claviers)
- Mogol (textes)
- Massimo Luca (guitare, percussions)
- Bob « j. Wayne » Callero (basse)
- Franco « dede » Lo Previte (percussions)
- Ares Tavolazzi (basse)
- Claudio Maioli (claviers, piano)
- Tony Esposito (percussions)
- Gneo Pompeo (synthés, piano, piano électrique)
- Gianni Dall’aglio (batterie)
- Karl Potter (percussions)
- Pippo Colucci (trompette)
- Pier Luigi Mucciolo (trompette)
- Gianni Bogliano (trombone)
- Claudio Pascoli (flûte)
- Mara Cubeddu (voix, chœurs)
- Alberto Radius, Mario Lavezzi (chœurs)


1. Abbraciala Abbraciali Abbraciati
2. Due Mondi
3. Anonimo
4. Gli Uomini Celesti
5. Gli Uomini Celesti (ripresa)
6. Due Mondi (ripresa)
7. Anima Latina
8. Il Salame
9. La Nuova America
10. Macchina Del Tempo
11. Separazione Naturale



             



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