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2018 Mo Jodi

DELGRES - Mo Jodi (2018)
Par LE KINGBEE le 8 Octobre 2018          Consultée 422 fois

Attention voici le trio qui pourrait bien marquer la rentrée 2018 avec « Mo Jodi ». Il n’y a qu’à scruter le bandeau publicitaire qui vient balafrer le cellophane du CD : pour Télérama, c’est « l’ouragan du (heavy) blues », tandis que FIP annonce « Un blues rock féroce et libérateur ».

Chacun d’entre nous a en mémoire l’achat d’un disque, suite à ce genre de slogan publicitaire, disque qui finira au fil du temps sur une longue pile destinée à prendre la poussière ou dans le meilleur des cas qui sera revendu ou donné à un proche.
En clair, le genre d’étiquette à manier avec précaution surtout quand une grande partie de la critique semble d’un avis unanime. On n’ira pas mettre en doute le message de Télérama*, un hebdomadaire touchant une subvention d’état, mais avouons qu’il vaut mieux appréhender ce disque avec nos oreilles et sans préjugés, surtout qu’il n’y a rien de Heavy dans le répertoire proposé, même si celui-ci est puissant, comme nous allons le voir. Et puis quand DELGRES a commencé en 2015 via quelques titres filmés en vidéo, où étaient tous ces gens qui aujourd’hui crient au Génie et qui les oublieront dans un trimestre, une fois l’arbre de Noël déposé au pied de la cheminée ?

Revenons à notre trio, car DELGRES comme le montre la pochette est bel et bien un trio. Examinons un peu le parcours, au lieu de nous jeter éperdument dans des formules du genre : « Entre la transe d’Ali Farka Touré et les riffs bluesy des Black Keys » (Jack).
Baptiste Brondy a joué brièvement au sein de Malted Milk, l’excellent bluesband nantais monté par Arnaud Fradin, et des Silencers écossais. Le guitariste Pascal Danaë, celui du milieu sur la pochette, a côtoyé Richard Bona, Paco Séry, a écrit des titres pour Soaud Massi, collaboré avec Ayo, Laurent Voulzy, Neneh Cherry. Il a aussi enregistré un album solo en 2007 d’inspiration Dylanesque « London Paris ». Ces deux là vont se retrouver au sein de Rivière Noire qui décroche en 2015 le prix du meilleur album de musique du monde aux Victoires de la Musique. Quelques soient nos avis sur ce genre d’évènement, ce genre de trophée colore tout de même un peu un CV et reste porteur. A la fin de l’aventure Rivière Noire, les deux musiciens décident de monter un trio et sont rejoints par Rafgee, un trompettiste de formation classique jouant également du sousaphone en fanfare.
Pour résumer brièvement, le trio va faire ses gammes en participant au Festival International de Louisiane puis intégrer les tournées Nueva Onda, société de production et tourneur bien connu, en multipliant les concerts, aussi bien sur de grandes scènes que dans des salles plus modestes.

Enregistré en décembre 2017 et janvier 2018, dans un manoir du XIXème siècle au Studio de la Frette par le brestois Nicolas Queré, là ou leur succéderont les Artic Monkeys, ce disque donne dès la première écoute une impression de puissance, on se retrouve ici happé par une sonorité brut de décoffrage. Un son qui pourrait tout bonnement retranscrire le nom du groupe. Oui parce que c’est quoi au juste Delgrès ? Sous ce nom, le trio rend hommage au Colonel Louis Delgrès, leader d’un groupe de résistants anti-esclavagiste qui s’opposa aux troupes de Bonaparte. Acculé par les troupes consulaires, Delgrès se fera sauter avec ses 300 compagnons d’infortune en mai 1802 mettant en principe l’adage : « Vivre libre ou mourir ». Malgré la résistance d’une poignée de révolutionnaires, l’esclavage connaitra en Guadeloupe de beaux jours jusqu’en 1948, date de son abolition définitive. En 2002, pour commémorer le bicentenaire de la mort du Colonel, la Poste éditera un timbre à son effigie. Depuis le nouveau millénaire, certaines villes ont apposé le nom de ce combattant sur les plaques de rues. Une plaque commémorative à sa mémoire est installée dans la crypte du Panthéon.
En optant pour un tel blaze, le trio se démarque de la production actuelle, on peut penser qu’il n’est pas plus con aujourd’hui de s’appeler Delgrès que Superbus, Plastiscines, BB Brunes ou Shaka Ponk **, bien au contraire.

Si les influences et les orientations musicales des trois membres se retranscrivent pleinement dans ce répertoire sans concession, le disque se caractérise d’abord par trois spécificités : l’utilisation d’un dobro ou guitare à résonateur, un sousaphone faisant office de basse et d’instrument à vent et enfin l’emploi de textes créoles. Ces trois aspects apportent un cachet certain, sans qu’on puisse y voir une once d’opportunisme. Une vraie marque de fabrique.
En ouverture, « Respecte Nou », chanté comme le titre l’indique en créole, tient autant du blues des collines du Nord du Mississippi que du répertoire mandingue entendu sur les routes du désert transsaharien. Brut et hypnotique, un premier morceau qui renvoie à la fois vers le « « Clap Your Hands » du Reverend Peyton’s Big Damn Band et vers l’univers de RL Burnside. On pourrait croire que les trois musiciens vont laisser tomber la pression, c’est peine perdue avec « Mo Jodi », une ancienne compo de Pascal Danaë qui nous conduit vers une transe plus métronomique. Et pourtant le titre traduisible par mourir aujourd’hui n’avait pas de quoi au départ nous emmener vers l’extase.

Petit interlude de vingt secondes tiré d’une allocution politique. Sur « Mr President », la voix de Danaë semble comme filtrée sur un sujet sensible chanté en créole (les paroles sont traduites en anglais dans le livret intérieur), un message à l’adresse de nos gouvernants, aussi puissants qu’inefficaces. Changement de tempo avec « Vivre sur la Route », un folk dans lequel le français, le créole et l’anglais se combinent harmonieusement. Dans une mouvance similaire, « Sere Mwen Pli Fo » s’annonce encore moins gai, si le chanteur n’a pu faire ses adieux à un proche disparu, la voix de Skye Edwards, chanteuse du groupe Morcheeba, se positionne par son timbre comme un baume ou une pommade cicatrisante. Plus léger et plus dansant, « Can’t Let You Go » nous offre un beau voyage entre le Gwoka guadeloupéen, le bèlè martiniquais, deux folklores patinés de pulsations cherokee africaines à l’instar de Junior Kimbrough.
Avec son intro mêlant orage et bruit d’eau, « Ramene Mwen », un hymne contre l’exclusion, diffuse un vrai moment de grâce. « Chak Jou Bon Die Fe » une ballade sinueuse oscillant entre Folk caribéen et le fleuve Niger, avec un peu d’imagination, le dobro prendrait des allures de ngoni, sorte de luth à quatre cordes. Autre grand moment de plénitude avec « Pardoné Mwen », une ballade mélancolique dans laquelle, le sousaphone sort de l’ornière rivalisant avec la trompette et le bugle de Rafgee.


Si ce disque se divise en deux parties, la première sur des tempos plongeant l’auditeur vers la transe et l’hypnotisme avec des titres qui accrochent indubitablement l’oreille et l’esprit, le second chapitre constitué de phases plus mélancoliques s’avère après plusieurs écoutes tout aussi captivant.
Si le trio fait incontestablement le buzz en ce moment, et si certains commentaires peuvent faire sourire, « Mo Jodi » se révèle comme un bon petit pavé lancé dans la marre avec une sonorité tribale viscéralement riginale.
Seul petit bémol, le trio aurait peut être pu intégrer un titre en anglais, pour casser la routine et se faire comprendre d’un plus vaste public. Delgrès est un pont bien tripant entre les musiques créoles des Antilles et de la Louisiane, le Blues du Delta, le chant des griots mandingues, les mélodies tamacheq de Tombouctou ou la bambara de Ségou.

Pour avoir vu le trio plusieurs fois sur scène, signalons que ce disque ne retranscrit pas totalement l’énergie, l'envoûtement, le magnétisme et la puissance presque narcotique que la formation peut diffuser sur scène. Signalons qu’à l’heure où j’écrivais ces modestes lignes, le groupe partait aux États-Unis avec à la clef 9 concerts.

Si James Lee Burke, créateur du célèbre détective Dave Robicheaux, distille dans ses bouquins des fumets d’étouffées d’écrevisses et de gumbo, Delgrès prend soin d’accompagner sa mixture d’un ti punch pour faire passer la sauce.

Cette chronique provient de l’édition CD. Sorti sous forme de double album, la version vinyle propose un 13ème titre.



* Je n’ai rien contre Télérama, hebdomadaire figurant sur le bandeau publicitaire du CD, que j’ai du feuilleter à deux ou trois reprises.
** Ces groupes ne figurent là qu’à titre d’exemples.

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   LE KINGBEE

 
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- Pascal Danaë ((chant, guitare, lap steel 6, )
- Baptiste Brondy (batterie, percussions, choeurs, claviers 4-7-10)
- Rafgee (sousaphone, trompette 1-5-8-9-12, bugle 7-9-11-12 )
- Skye Edwards ((chant 6))


1. Respecte Nou
2. Mo Jodi
3. The Promise
4. Mr. President
5. Vivre Sur La Route
6. Sere Mwen Pli Fo
7. Can't Let You Go
8. Ti Manmzel
9. Anko
10. Ramene Mwen
11. Chak Jou Bon Die Fe
12. Pardone Mwen



             



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