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The EX - Dignity Of Labour (1983)
Par K-ZEN le 7 Décembre 2020          Consultée 187 fois

Quelques instants avant le tumulte, nous n’étions qu’à l’usine, très tranquillement, essayant de « gagner nos vies ». Une expression consacrée finalement assez stupide, sous-entendant que nous ne naissons que perdants. Ou plutôt non-productifs, et donc inutiles à la société consumériste jusqu’à notre entrée dans une autre image assez vaseuse : « la vie active ». Un chiffre circulait sur le coût d’un enfant jusqu’à ses 18 ans, le situant en moyenne entre 150 000 et 230 000 euros.

« La dignité du travail ». Kezako ? Arrêtons-nous quelques instants sur cette expression et décryptons les mots qui la composent.

La dignité est un concept complexe, qui a évolué au fil du temps. Son essence est une notion d’honneur, une « distinction » comme l’entend Montesquieu, de celui qui exerce une fonction éminente au sein de l’Etat ou de l’Eglise. Les stoïciens toutefois voyaient déjà plutôt cela comme une forme de sagesse, ne réduisant pas ce caractère à un certain type d’hommes. Kant poussera plus loin cette thèse en accordant la dignité à tout Homme « en tant qu’être raisonnable » dans sa Critique de la Raison Pratique.

Quel rapport avec le travail alors ?

Un dicton bien populaire tout d’abord affirmant que celui-ci « donne de la dignité à l’homme ». Après tout, comme l’indique Confucius, il n’est pas toujours un labeur, « si la personne travaille avec ce qu’elle aime ». Malgré tout, il n’est pas si aisé de définir la valeur du travail. Elle dépend de plusieurs paramètres, de l’être lui-même déjà, de la phase de sa vie. Plus que la stabilité financière, le travail permet à l’homme de démontrer son utilité, sa valeur dans la société et d’en jouir en utilisant ses compétences et capacités personnelles également en dehors de sa vie professionnelle.

Karl Marx va plus loin dans l’analyse, au cœur du Capital. Il y affirme que le travail n’est pas que la transformation d’une donnée mais une représentation d’une finalité. L’ouvrier y révèle toute son ingéniosité et intelligence au service d’une production ayant une fonction finale bien définie qu’il peut se représenter. Le travail façonne ainsi l’identité de l’homme. Cependant, dans la société capitaliste, le travail a changé de nature. Il est devenu abstrait, par la séparation des tâches, au service d’une création de marchandises destinées aux échanges économiques. Pour Marx, ce mode de production est pervers car il dénature le travail : l’ouvrier n’a plus de vision du produit final ni de l’importance de son activité au sein de la chaîne. Sa rémunération devient la seule finalité, son activité n’est plus qu’un réflexe, un automatisme mécanique.

Dignity Of Labour est donc un concept-album sur le travail, le troisième pour le groupe néerlandais The EX. Sorti à l’origine sous forme de 4 singles en 1983, l’œuvre a été rééditée en 1995 sous forme d’album. Il est plutôt court, 30 minutes au compteur, et assez minimaliste. Son packaging intérieur doit beaucoup à l’anarcho-punk de CRASS. Fond noir, le nom du groupe figure en blanc, le titre de l’album juste au-dessous. Et un logo. Un Z et un V entremêlés, englobés par un gigantesque G. Comme les initiales de cette usine en ruine dans laquelle il fut gravé, Van Gelder, associée au géant américain (Crown-)Zellerbach, groupement qui sera sa perte comme nous le verrons par la suite.

Les chansons sont rangées anonymement les unes à côté des autres comme les employés de la photo de la pochette. 8 titres se baladant entre post-punk, ambient et musique industrielle avec ces outils qui travaillent le métal, ces sonnettes, ces presses à papier. Les percussions se libèrent, les rythmes sont finalement assez loin des standards rapides du punk. Les guitares se froissent, comme des tôles, assujetties. Tapie dans l’ombre, la basse assure la stabilité. Parfois, un saxophone arrive, ou un accordéon, une contrebasse travaillée à l’archet. La voix ne chante pas tellement, elle relate, froide, sans émotion, cette histoire où une fois « pompé » jusqu’à la moëlle, on est « bazardé » sans ménagement, pour citer l’intitulé des titres. Quel que soit la sensibilité politique de l’un ou l’autre, on ne peut qu’être touché par cette histoire, surtout en ces temps troubles où chaque jour apporte son lot d’emplois supprimés à venir. Rien de surprenant donc à ce que notre groupe, du haut de son engagement marqué, s’implique personnellement dans cette affaire. La première ligne de texte est une bonne indication sur l’hostilité au capitalisme débridé et l’autre face plus sombre de la révolution industrielle. « Le travail est une noble tâche. Ils disent que c’est une bénédiction, mais de plus en plus de machines mordent les mains qui les nourrissent ».

Cet album détaille donc chronologiquement l’histoire de l’usine de papier Van Gelder située à Wormer qui a fermé le 1er Juin 1980, précédant de peu la faillite de la société-mère.

La fabrique de papier à proprement parler existait depuis le XVIIIème siècle mais changea de dimension en 1891, devenant une véritable usine. Elle devint un lieu d’emploi très important de la région qui ne ferait que s’accroître au long du XXème siècle. L’amiante est ensuite privilégiée dans la production, plus profitable mais qui s’avérera cancérigène et polluante. Mais qu’importe, « c’est le liège sur lequel l’entreprise flotte ». En 1972, tout commence à dérailler lors de la session de 51% des parts de marché au conglomérat américain Crown-Zellerbach. Les machines ne sont plus remplacées, les investissements ne sont pas tenus. Quand le rôle néfaste de l’amiante est révélé, la direction ne défend pas son usine, ayant déjà planifié son arrêt, puisque « ce n’est qu’une simple histoire de marché ». Les actionnaires, la direction disparaissent « avec les profits et en laissant leurs responsabilités ». Même les syndicats n’ont rien pu faire, se battant contre un « rouleau-compresseur sans sentiments ». Ne reste qu’une aigreur. Une nostalgie, un « souvenir douloureux » quand les ouvriers songent à leur usine, après avoir été jetés à la poubelle, « comme une paire de chaussures usagées ».

En définitive, la dignité du travail, c’est une façon un peu pédante de dire qu’il n’y a pas de sot métier, que toute tâche mérite une considération.

Certaines, en fonction de leurs enjeux, en deviennent même vitales, admirables. Avec cette notion sous-jacente de sacrifice voire de martyr, les liquidateurs ayant déblayé le graphite au triple galop ou ceux ayant purgé les sous-structures inondées de Tchernobyl postulent à cette catégorie. A mesure que les jambes pénètrent dans l’eau empoisonnée, le silence n’est plus brisé que par les dosimètres qui s’affolent et le souffle qui se saccade. Cinquante ans plus tôt, dans une autre longitude, Charlie Chaplin avait pensé à ce Dignity Of Labour pour illustrer Les Temps Modernes avant d’opter pour le premier album de D.A.F., finalement plus enclin à décrire les méandres des rouages d’une gigantesque horloge en fusion.

3.5/5

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- The Ex [sabine, Bas, Terrie, G.w. Sok] (batterie, basse, guitare, voix, accordéon, contreb)
- Marcel (batterie)
- Rinus (saxophone)
- Dolf (guitare)


1. Sucked Out Chucked Out 1
2. Sucked Out Chucked Out 2
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