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- Style : Bob Dylan , Captain Beefheart

Tom WAITS - Foreign Affairs (1977)
Par K-ZEN le 7 Novembre 2022          Consultée 660 fois

Tous les matins, quand je sortais, je croisais Tom qui rentrait. Et quand je rentrais le soir, il venait de se réveiller et s’apprêtait à partir au Troubadour.

Tels sont les mots du scout Dave Baites qui vint à Los Angeles en décembre 1978 avec l’intention d’en explorer la scène musicale. Il descendit bien évidemment au fameux hôtel Tropicana où Tom WAITS avait ses habitudes. Un conseil avisé prescrit par Harvey Kubernik, plume au Melody Maker, permettant de constater de visu la vie de noctambule que le chanteur se réservait à l’époque. Mais n’était-ce au fond qu’une posture, un écran de fumée pour éviter les questions embarrassantes d’avenir et d’identité ? Tom décrit assez justement ces instants comme un grand bal masqué dont on se réveille le lendemain toujours costumé.

Son manager Herb Cohen fermait les yeux pour le moment sur les frasques éthyliques de son protégé, même lorsque cela impliquait des tracas policiers tel le 27 mai 1977, quand WAITS et son pote Chuck WEISS sont embarqués pour avoir voulu s’interposer entre trois policiers en civil et un habitué du Duke’s. Ils furent finalement innocentés, mais le vent semblait tourner en Californie à cet instant.

Le Troub’ était en perte de vitesse, miné par les drogues, avec des barmen carburant aux amphétamines ou à la cocaïne. D’autre part, le Tropicana commençait à vaciller sous les coups de boutoir de la vague punk, y hébergeant notamment les dangereux DEAD BOYS, célèbres pour leur tube "Sonic Reducer".

WAITS était pris entre deux feux : d’un côté, les punks crachaient sur la musique qu’il aimait (Johnny MERCER, Randy NEWMAN) mais ils représentaient en même temps une bouffée d’air frais. Il aimait ainsi beaucoup les ZEROS de Los Angeles, même si musicalement il se sentait plus proche des new-yorkais Mink DeVILLE. Neil YOUNG adopterait la même attitude schizophrène que WAITS vis-à-vis de la scène punk.

Pour son cinquième album, le chanteur s’en tient toutefois à sa ligne musicale personnelle, voulant reproduire l’atmosphère irradiant les vieux films noirs hollywoodiens. Après une discussion avec Bones Howe, celui-ci songe à l’arrangeur Bob ALCIVAR. WAITS est conquis en apprenant qu’il a collaboré avec Lord BUCKLEY, comédien de stand-up anticipant certains aspects de la Beat Generation. Les premières sessions sont toutefois insatisfaisantes avec des bandes rejetées les deux premiers jours. WAITS trouve toujours le processus d’enregistrement atroce, et les séances avec orchestre le laissent dans le doute.

La section rythmique n’a pas bougé depuis Small Change, reposant encore sur le tandem formé par le bassiste Jim HUGHART et le batteur Shelly MANNE. Jack SHELDON, déjà vu dans des enregistrements jazz West Coast, assure la trompette. Le ténor revient à Frank VICARI, d’un très grand professionnalisme malgré son addiction à l’héroïne.

"Potter’s Field", morceau parlé inspiré du Port de la Drogue réalisé par Sam Fuller en 1953, est le temps fort de l’album, du haut de ses presque neuf minutes et illustre parfaitement la volonté du chanteur à travers un fond d’écran new-yorkais monochrome et menaçant. Rimes et argot, progression des cuivres, vibraphones, cordes éthérées tissent une atmosphère hallucinatoire. Perdu dans ce brouillard, Nickels, l’indic noir aveugle donne des informations à propos du pickpocket Nightsticks qu’il repère dans Potter’s Field, terme générique pour désigner un cimetière pour indigents. ALCIVAR est même co-crédité, WAITS étant absolument ravi du morceau.

Autre emprunt cinématographique, la cavale revêtue par "Burma-Shave", puisant dans Les Amants de la Nuit, long-métrage signé Nicholas Ray contant l’histoire d’une romance vouée à l’échec typique du rêve américain. La voix de WAITS se fait plus aérienne, piano et solo de trompette contribuent à l’élaboration d’un suspense inquiétant, hors du temps. Clin d’œil à sa cousine Corinne, la chanson évoque une jeune fille prise en stop par un pseudo-délinquant au chapeau de cow-boy qui l’emmène dans le patelin imaginaire Burma-Shave, célèbre marque de mousse à raser des années 50. Dix ans plus tard, ce sera la splendide comédienne Edie Adams qui sera l’égérie des cigares "Muriel", dans une ambiance feutrée composée par piano, basse et ténor.

Toutefois, ma préférence personnelle va à "I Never Talk To Strangers", scénarisant un plan drague dans un bistrot. Les deux protagonistes finissent par céder au flirt malgré le cynisme lié à leurs peines de cœur et des phrases bateau (J’ai l’impression de vous avoir déjà vue auparavant...). La chanson constitue un duet avec Bette MIDLER, idée née lors d’un dîner avec Bones Howe au Musso-Frank’s sur Hollywood Boulevard qui l’encourage à écrire un duo. "Barber Shop", mené par un plan de contrebasse groovy en diable, est une revisite de "Step Right Up", contant les facéties d’un jeune voyou entrant chez un barbier et se moquant des deux vieux coiffeurs sur place, ces derniers n’hésitant toutefois pas à lui répondre.

La pochette, réalisée par George Hurell, grand portraitiste à Hollywood, achève l’élaboration de cette atmosphère de film noir. On y devine WAITS et sa barbiche, enlacé par une mystérieuse femme à la main diamantée et aux ongles vernis sombre serrant un passeport contre ses pectoraux, une cigarette dans l’autre main. L’image illustre aussi la chanson (presque) éponyme, réflexion sur les tournées et problèmes de séparation et d’infidélité.

Foreign Affairs ne fut pas très bien accueilli par les journalistes, Fred Schruers lui reprochant son blabla facile censé éblouir, mais qui finit par lasser dans Rolling Stone. En outre, il n’entrerait pas non plus dans le classement des cent meilleurs albums.

Cela n’améliorerait pas l’état général d’un WAITS déjà pas en grande forme, s’interrogeant sur sa carrière et si la confiance de son label ne s’effritait pas quelque peu. Il passerait le reste de l’été 1977 reclus au Tropicana ou traînant avec WEISS, comme une nouvelle incarnation du duo infernal Cassady/Kerouac dépeint dans Jack & Neal.

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- Tom Waits (piano, chant)
- Gene Cipriano (clarinette sur « potter’s field »)
- Jim Hughart (basse)
- Shelly Manne (batterie)
- Bette Midler (chant sur « i never talk to strangers »)
- Jack Sheldon (trompette)
- Frank Vicari (saxophone ténor)


1. Cinny’s Waltz
2. Muriel
3. I Never Talk To Strangers
4. Jack & Neal/california Here I Come
5. A Sight For Sore Eyes
6. Potter’s Field
7. Burma-shave
8. Barber Shop
9. Foreign Affair



             



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