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- Style : Bob Dylan , Captain Beefheart

Tom WAITS - Small Change (1976)
Par K-ZEN le 2 Février 2021          Consultée 221 fois

A l’instant où il retrouve sa place originelle qu’il n’aurait jamais dû quitter, au cœur de la chaîne hi-fi, cela m’a frappé. Comme un fin rayon solaire blafard et froid se précipitant timidement dans la chambre à coucher. Assise dans un coin resté obscur, le soutien-gorge dégrafé, la call-girl attendait frénétiquement son heure. Il ne restait que 50 minutes tout rond. Ça devrait faire l’affaire. Au dehors, les palmiers frémissent, mus par la légère brise accompagnant le crépuscule.

Même si ce n’est pas l’Hotel California des EAGLES, le Tropicana représente l’emblème chic de la Californie. Inauguré par le base-baller Sandy Koufax au début des années 60, le motel sert de décor à Heat, film tourné par Paul Morrissey et produit par Andy Warhol en 1972. Il devient également le quartier général de la scène rock bourgeonnante californienne, accueillant musiciens et excentriques. Situé à Los Angeles, non loin du fameux club Troubadour, Janis JOPLIN, Bob MARLEY, Alice COOPER, les RAMONES, les NEW YORK DOLLS et les CLASH y séjournent. Jim MORRISON aussi quand il ne peut descendre au Alta Cienega. William Burroughs en livre une description assez définitive dans Rolling Stone : "un décor délabré des années 50 à la Raymond Chandler".

Un peu de contexte. Small Change à l’état embryonnaire, en 1975, Tom WAITS sort tout juste de l’album live Nightwawks At The Dinner, détesté par David Geffen, patron du label Asylum. Après avoir dirigé le chanteur vers le jazz, il s’inquiète de la tournure prise par les événements alors que, dans le même temps, Bruce SPRINGSTEEN casse la baraque avec Born To Run. Pourtant, de son côté, WAITS n’a nullement l’intention de s’éloigner de la note bleue.

Les concerts se poursuivent. 2 dates sont prévues au Troubadour, puis une résidence à New-York, ce passage constituant d’ailleurs la genèse de l’incroyable morceau "Small Change", nous y reviendrons. En ce qui concerne un quelconque nouveau matériel, pas d’avancée notable. Le chanteur n’a pas la forme. Il vivote entre les hôtels miteux, la junk food et l’alcool, sa consommation devenant même préoccupante. Mais surtout, il n’a "pas assez de temps pour écrire, pas assez de solitude".

1976 commence à l’image de la fin de l’année précédente. Après avoir croisé son mentor Charles Bukowski, loin d’être tendre avec lui – « ce morveux n’a pas la queue d’une idée originale » rapporte le pianiste Jack NIETZSCHE – lors d’un concert à l’université de Pennsylvanie située à Pittsburgh, Tom s’embarque pour une tournée en Europe. Des concerts plutôt chaotiques, notamment cette résidence d’une semaine au Ronnie’s Scott de Soho. Bagarre avec le co-directeur Pete King et expulsion le premier soir, ambiance tendue le lendemain culminant sur une altercation verbale avec un spectateur peu amène (« Abrège, trou du cul »). La réponse de WAITS ne se fait pas attendre, rétorquant « tout le monde en a un » et jetant sa cigarette allumée dans la direction du provocateur.

Le style du Californien est un peu trop décalé au cœur de l’épicentre du punk, bien qu’il ait des fans au sein de la jeune avant-garde (Joe STRUMMER notamment s’enorgueillissant de l’avoir vu). Plus tendu que jamais, l’ambiance délétère déteignant sur lui sans doute, Londres signe pourtant son second souffle créatif. En effet, il y écrit une bonne partie des chansons composant Small Change.

A son retour aux Etats-Unis, il s’installe au Tropicana, influencé sans doute par son ami Chuck E. Weiss qui l’a précédé. Les deux hommes développent une réelle complicité, si ce n’est sur les carburateurs. Dans ce deux-pièces, WAITS entasse disques, canettes de bière, cendriers, bouquins dans la plus pure tradition Lester Bangs. Il parvient même à encastrer un piano au sein de la cuisine sans autorisation, celui-là même avec lequel Rickie Lee JONES aurait composé son hit "Chuck E’s In Love".

Un mode de vie bohème dont, logiquement, est imprégné le troisième longue-durée du chanteur américain. Enregistré en cinq jours avec un budget relativement modeste, Small Change représente l’album beat de Tom WAITS, comme NYC Ghosts & Flowers pour SONIC YOUTH, il veut y réciter ses textes et assumer les parties de piano. Le légendaire batteur de jazz Shelly MANNE est pressenti, sa "contribution pasteurisée aux baguettes" plutôt modeste se voit saluée dans les notes par un WAITS conquis voire intimidé au départ. Jerry YESTER, déjà aperçu sur Closing Time, revient pour les arrangements de cordes.

Malgré cela, l’album garde ce cachet minimal, dépouillé, quasi intimiste, indépendamment des sujets abordés, des portraits dressés et de l’alcool coulant sans modération. Sorti en Octobre 1976, il est encensé par la critique et classé parmi les 100 meilleurs albums du Billboard. Rolling Stone se montre plus mesuré en qualifiant la "portée du disque éminemment réduite". Pour WAITS, l’album est un jalon important de sa carrière, comportant des morceaux qui continuent à figurer dans ces shows : "On peut écrire certaines chansons sans jamais les rechanter par la suite, ou en reprendre d’autres tous les soirs sans jamais en avoir fait le tour. Tom Traubert’s en fait partie".

Ainsi "Tom Traubert’s Blues", placé en tête de gondole, fait office de pièce de résistance. Le morceau a été esquissé sur Fifth & Main, quartier de clochards de L.A. où posent les DOORS de Morrison Hotel. WAITS y a acheté une pinte de rye à l’épicerie du coin, s’est assis au bord du trottoir et a causé à tous les passants. "Après être rentré chez lui et avoir dégueulé", il a écrit le titre, finalisé au Danemark lors d’une virée dans les bas-quartiers de Copenhague avec une jeune chanteuse locale Mathilde BONDO. Le résultat est d’une authenticité et d’une gravité vertigineuses. La voix se rocaille, l’alcool, le tabac, la tournée en Europe ont fait leur effet.
Transbahuté au cœur d’un "endroit où personne ne parle anglais, où tout est brisé", la chanson illustre la tragédie individuelle en dressant cette galerie de poivrots abrutis d’alcool à brûler. Les mots sont essorés de tout artifice inutile, assénés avec difficulté, comme si cela coûtait dans la chair. Les protagonistes récurrents sont présents : Tom essayant de soutirer des dollars à un certain Frank, des personnages présents dans "Martha" ou plus tard "Frank’s Wild Years", la dimension autobiographique prenant le pas.

"I Wish I Was In New Orleans" convoque le même personnel mais pour un résultat bien plus léger. Romantique, la chanson évoque "les vieilles planques" d’une ville que WAITS a visitée le 1er Mai et dont le port lui a inspiré le texte. Un clin d’œil également à Randy NEWMAN et à Dr. JOHN, roi du cajun rock de la ville. "Jitterbug Boy" inaugure une série de balades pianistiques en solitaire, revenant à la base éthylique. Car avant d’être cette danse swing aux mouvements incontrôlés, le terme "jitterbug" désignait les alcooliques souffrant de délirium tremens. Prenant sa source dans une étrange rencontre avec un personnage quelque peu marginal à New-York, le titre célèbre l’amitié et les interminables palabres autour d’un verre où l’on se prend à refaire le monde.

Le drolatique "The Piano Has Been Drinking" évoque sous couvert d’ironie la première soirée tumultueuse au Ronnie’s Scott et ses protagonistes : "un éclairagiste borgne, un accordeur de piano avec un sonotone et un proprio, nain mental, avec le Q.I d’un poteau de clôture", Pete King étant d’ailleurs cité dans le sous-titre. Un morceau extrêmement plaisant, métaphore parfaite du gusse bien entamé mais soutenant être encore lucide. "Bad Liver and a Broken Heart" termine l’exploration de l’alcoolisme en l’abordant sous un angle différent : la prise de conscience qu’il fallait ralentir cette consommation débridée, plus amusante, tout au plus dangereuse. "Arrêter ces conneries" comme le dit WAITS.

Plus sérieux et grave, le superbe "Invitation To The Blues" convoque la femme fatale, muse s’accoudant au piano. Dans l’ombre projetée au sol, images de SINATRA et du Hollywood des années 50 se mêlent. Le dernier whisky est véritablement terminé. Le reste du disque est composé de poèmes. Hommage au strip-tease, "Pasties and a G-String" est finalement le morceau le moins intéressant du recueil, mais il permet à Shelly MANNE de se dégourdir les baguettes. "Step Right Up" est un rap mené de main de maître par la contrebasse. Le saxophone, libéré de ses chaînes, arrose généreusement un texte – dont on peut obtenir l’intégralité en envoyant "une photo de soi, deux orpins morts et une enveloppe préremplie" – évoquant un escroc et ses produits miracles. Une parfaite ambiance de fête foraine douteuse, celle du Comte Manzeppi, déserte, criminelle.

"The One That Got Away", dual non-percussif si ce n’est ces claquements de doigts, continue l’exploration nocturne de la ville, passant en revue quelques déclassés regrettant amèrement les opportunités ratées, dans l’embouchure d’une impasse malfamée bordant le grand théâtre luxuriant où leur nom aurait pu être affiché en grandes lettres dorées.

Enfin "Small Change", véritable bijou de versification beat, se remémore cette mésaventure new-yorkaise, un soir où Tom et le journaliste McGee voulurent se rendre à une pizzéria de la 23ème Avenue, près du Chelsea Hotel. A l’intérieur, un adolescent noir gisait dans une mare de sang près du distributeur de chewing-gums, peut-être descendu par le pizzaiolo comme l’imagina WAITS à l’instant T. Aucun détail ne sera oublié par le chanteur au moment de finaliser le titre : le sang près du jukebox "sur un vieux sol en linoléum", le pantalon "froid" et "froissé" du gosse, la bouche des putains qui "coupait comme des lames de rasoir". L’allumette craquée à l’amorce est celle de cet homme ayant "perdu son portefeuille » en attendant son tram, victime du pickpocket à l’instar des Dupondt. Seulement accompagné d’un saxophone plaintif, le titre est un excellent soupir nocturne et urbain, guidant le cambrioleur au cœur des combles pendant une fête. Un bel hommage à KEROUAC et son album Blues And Haikus fortement apprécié par WAITS.

[… Je me rappelle confusément "I Can’t Wait to Get Off Work", entre les images de Hopper, les vapeurs de whisky et les fumées blanches arrosées d’aube des bouches d’égout. A l’image de Tom, je ne pouvais dissimuler mon enthousiasme. C’était juste avant de prendre l’avion, par une après-midi ensoleillée et lointaine déjà. Aucun masque, pas de virus, du moins qu’on ne pouvait déjà gérer, "to handle" comme disent les Anglais. Je ne sais plus où j’allais, Paris ou étranger, mais je quittais le boulot, peut-être même définitivement…]

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- Tom Waits (chant, piano)
- Shelly Manne (batterie)
- Jim Hughart (basse)
- Lew Tabackin (saxophone ténor)
- Jerry Yester (arrangement de cordes)
- Harry Bluestone (chef d’orchestre, israel baker, nathan kaproff, na)
- Sam Boghossian, David Schwartz, Allan Ha (alto)
- Ed Lustgarten (orchestra manager, kathleen lustgarten, ray kelley)


1. Tom Traubert’s Blues (four Sheets To The Wind In C
2. Step Right Up
3. Jitterbug Boy (sharing A Curbstone With Chuck E. W
4. I Wish I Was In New Orleans (in The Ninth Ward)
5. The Piano Has Been Drinking (not Me) (an Evening W
6. Invitation To The Blues
7. Pasties And A G-string (at The Two O’clock Club)
8. Bad Liver And A Broken Heart (in Lowell)
9. The One That Got Away
10. Small Change (got Rained On With His Own .38)
11. I Can’t Wait To Get Off Work (and See My Baby On M



             



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