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Keith JARRETT - Solo Concerts : Bremen / Lausanne (1973)
Par MR. AMEFORGEE le 5 Janvier 2008          Consultée 4207 fois

C’est sous l’impulsion du label européen ECM que Keith Jarrett se décide à consacrer une partie de sa production à des projets solos. Si Facing You constituait la première pierre en ce sens, mais demeurait un effort studio, c’est avec les présents Solo Concerts que s’ouvre une page, et non des moindres, de l’œuvre du pianiste. Ils s’inscrivent dans la série des longs concerts totalement improvisés auxquels Jarrett s’essaye en ces débuts d’années 70 avec une renommée grandissante. Et c’est bien ce premier enregistrement sur microsillons (triple LP à l’époque) puis le Köln Concert qui assoiront sa réputation, au-delà d’ailleurs d’un public purement jazz.

On peut relever plusieurs caractéristiques. D’abord les deux concerts s’articulent en deux mouvements chacun, comme cela se passe souvent chez Jarrett (même si le disque de Lausanne ne comporte qu’une plage). Au niveau du genre, qui est toujours difficile à étiqueter, on se trouve face à une sorte de triangle équilatéral (à peu près disons) dont les côtés seraient respectivement le jazz, le blues et le classique. Le qualificatif de jazz-rock ne serait pas donc si mauvais ici (même s’il peut désigner un peu tout et n’importe quoi), et rendrait notamment bien compte du côté assez accessible de la musique jouée par le pianiste. On a certes tendance à lui accoler cet adjectif (qui ne veut pas dire ni facile, ni racoleur, d’ailleurs), mais il faut bien avoir en tête que les deux albums les plus aisés à appréhender sont justement celui-ci et celui que tout le monde connaît ; de fait, ils ne sont pas nécessairement représentatifs de l’ensemble des prestations enregistrées.
Ce qui fait la qualité de ce premier témoignage live, c’est la vigueur virtuose qu'affiche Jarrett, sans complexe. Pas encore trentenaire, il est impétueux, et même quand il se laisse aller à quelques instants d’introspection, il n’y a jamais longtemps à attendre pour entendre déferler des flots de notes, comme s’il s’agissait d’un combat, d’une épreuve à prendre à bras le corps. Ce bouillonnement juvénile, cette gourmandise, figurent une spontanéité qui s’en révèle par moments proprement jubilatoire. Avec l’âge, le pianiste développera une dialectique plus intérieure, construite, une approche plus stratégique, qui possède aussi un grand nombre de qualités propres à émouvoir l’auditeur, mais qui sera dépourvue, à mon sens, des aspects chaleureux des premiers temps. Ce serait le « petit truc en plus » de cet album par rapport aux suivants (même si ça ne le désigne pas comme le meilleur).

Chaque concert présente évidemment un discours différent, mais la syntaxe de Jarrett demeure assez stable, dans ses approches et ses inspirations, ce qui maintient une homogénéité entre les deux disques mais nous épargne la sensation de déjà entendu : c’est bien là la toute puissance de l’art de l’improvisation.
Tout d’abord, voyons un peu ce qu’il se passe le 12 Juillet 1973 à Brême : la première partie est assez courte (moins de vingt minutes) et exploite comme souvent un effet de crescendo. On part d’un jazz contemplatif et langoureux pour se retrouver peu à peu dans une ambiance impressionniste toute debussyste, oscillant entre tonalité joyeuse et triste. Le jeu se développe dans une rapidité virtuose, et prend des colorations gospels, qui, accordant de plus en plus d’importance au rythme, iront jusqu’à glisser dans un registre boogie.
La seconde partie, plus longue, adopte au niveau de l’intensité un même schéma, mais joue davantage aux montagnes russes : on commence tranquillement sur un air de ballade jazz, à la cadence assez soulignée, qui fleure bon une fois de plus le gospel, et qui monte dans un premier petit crescendo. Il s’ensuit un decrescendo jazzy où planent les ombres de Bill Evans et de Debussy, avant que l’on remonte en puissance, tumulte que Jarrett bâtit sur un ostinato joué rapidement. Le jeu frénétique, empreint toutefois d’une certaine délicatesse classique, finira par se muer en course boogie, qui donne à l’auditeur un sacré et irrépressible besoin de taper du pied et de remuer la tête : la ligne de basse, jouée par la main gauche, y devient terriblement entraînante, limite diabolique ; que les puristes me pardonnent, j’ai parfois la sensation d’y entendre celle du « Enter Sandman » de Metallica... On l’aura compris, il s’agit bien entendu de l’un des clous du concert. On retourne ensuite dans des contrées plus paisibles et rêveuses, pénétrées d’un impressionnisme tout en clair-obscur, qui s’achèvera sur un ostinato à l’accentuation bien fataliste. Pour se remettre de nos émotions, un rappel vient conclure la prestation sur une note virtuose et accrocheuse, swing et ligne mélodique qui tuent toutes voiles dehors : nous pouvons alors laisser exploser notre enthousiasme.

J’épargnerai au lecteur une description fastidieuse et exhaustive du concert de Lausanne, enregistré quant à lui à la période des giboulées : il s’agit à peu près des mêmes fluctuations que j’ai détaillées précédemment. La première partie alterne donc entre mélancolie, de la couleur bleue du jazz, et un propos plus joyeux, swinguant en diable. Dans cette idée, sa conclusion est marquée par un ostinato rythmique qui groove sa mémé et une déferlante virtuose appréciable.
La deuxième partie vaut peut-être qu’on s’y attarde davantage, car elle s’ouvre sous des auspices plus expérimentaux : ce sera une séquence voué au mystère, qui mélange piano préparé (les notes assourdies ne produisent plus qu’un son percussif) et discours atonal. Toutefois, que les plus frileux se rassurent, celle-ci sera entrecoupée de passages mélodiques qui permettent à l’auditeur non averti de ne pas se sentir totalement déboussolé. Les parties expérimentales, qui sont prises peu à peu d’une folie free-jazz, et les parties lyriques se disputent un temps la vedette, puis la mélodie et la tonalité finissent par reprendre leurs droits et empruntent dès lors un chemin plus accrocheur et emphatique, dans le registre populaire bien connu, blues et gospel. La suite nous remet en face du Jarret « accessible », aux lignes mélodiques à la clarté marquante, mais jamais excessive, et le concert s’achève paisiblement sur une répétition de notes lumineuses et hypnotiques, comme des ronds dans l’eau pure d’un lac suisse, où les canards font coin-coin.

Il nous faudra encore préciser que, dans la mesure où il s’agit du tout premier album de concerts solos produit par Keith Jarrett, c’est celui qui bénéficie du moins bon rendu sonore. ECM a assis sa réputation sur la qualité de ses enregistrements, mais rien à voir ici avec l’expertise dont le label fera montre ensuite. Ce n’est nullement catastrophique, mais malgré tout, l’on peut parfois percevoir quelques flottements nasillards. Qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, cela ne nous empêche absolument pas d’éprouver un grand plaisir à l’écoute de la prestation, et si les Solo Concerts ne sont ni les meilleurs, ni les plus indispensables du répertoire jarrettien, ils n’en demeurent pas moins une émanation de qualité.

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   MR. AMEFORGEE

 
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- Keith Jarrett (piano)


1. Bremen, July 12, 1973: Part 1
2. Bremen, July 12, 1973: Part 2

1. Lausanne, March 20, 1973



             



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