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 Guide Jazz (207)

Keith JARRETT - Dark Intervals (1987)
Par MR. AMEFORGEE le 12 Août 2008          Consultée 2400 fois

Dans les années 80, Keith Jarrett délaisse dans une certaine mesure les performances solos dont il peine à supporter la pression et privilégie principalement deux voies : d’une part, celle du trio jazz qu’il a fondé avec Gary Peacock et Jack DeJohnette en 83, et d’autre part, et surtout, celle d’interprète de musique classique (on compte à cette époque quelques enregistrements d’œuvres de Bach, notamment). Si la première approche est pour lui une expérience fructueuse, comme en témoignent le succès critique et l’étonnante longévité de la formation, encore en activité de nos jours, la seconde s’avère source d’insatisfaction, malgré une bonne réception des amateurs.
On pourra comprendre qu’un maître de l’improvisation tel que lui, dont la démarche est avant tout créative, peine à s’épanouir dans une discipline qui réclame un assujettissement total à la partition. Autant demander à un peintre inspiré de se borner à reproduire les tableaux des vieux maîtres, avec pour seule possibilité d’exprimer sa sensibilité le maigre et limité jeu des nuances que son pinceau pourrait suggérer. C’est dirimant. Et on le sait aussi, Jarrett vit, au sens fort du terme, pour sa musique, et ses états d’âme, ses interrogations, sa quête de sens, ont besoin de se trouver extériorisés. En cela, seuls les concerts solos peuvent en être pleinement et librement l’écho.

C’est avec ce contexte en tête que l’on abordera Dark Intervals, qui est donc un retour à l’improvisation au piano, concert enregistré au Suntory Hall de Tokyo en Avril 1987. Les précédents à avoir été gravés sur disque dataient de 1981 (et sont malheureusement réédités en cd de manière incomplète). Le seul autre concert des années 80 à avoir été publié jusqu’à présent est le Paris Concert de 88.
En l’état des choses, on pourrait dire que Dark Intervals nous présente le Keith Jarrett seconde manière, esquisse d’un nouveau style dont les concerts suivants seront l’aboutissement. On oublie les racines blues et populaires des années 70, le jeu apparaît nettement moins enjoué et plus introspectif. L’influence de la musique savante européenne y occupe la place d’honneur et la fragrance jazzy y tient à peine sur quelques accords inévitables, comme des linéaments que l’on ne saurait totalement effacer. Dès lors, même si le connaisseur reconnaîtra le toucher du pianiste, celui-ci se fait moins exubérant, plus sobre, voire minimaliste parfois. D’une certaine façon, Jarrett donne un tour plus « spirituel » à sa musique, et l’on passe du climat solaire d’antan à une atmosphère nocturne et inquiète. Et si l’on peut citer l’inévitable Debussy, on lui adjoindra les références de Satie et surtout d’Arvo Pärt, dont le travail de l’épure se ressent nettement ici (ainsi que de quelques compositeurs d’âme russe).

Chose rare chez le pianiste, les improvisations sont plutôt courtes (comprendre moins de treize minutes et le plus souvent, plutôt moitié moins). Marquées d’un titre programmatique, on peut les rapprocher, plus encore qu’auparavant, de l’art pictural, figeant l’instant en images sonores, à partir d’une ou deux idées mélodiques ou harmoniques seulement, à l’opposition des longues épopées habituelles (on retrouvera cette approche à partir de l’album Radiance).
On relèvera quelques perles, dont le raffinement et la subtilité sont à même de nous ravir : les pièces impressionnistes impressionnent, « Opening », qui joue sur les contrastes entre notes aiguës, lumineuses, et notes très graves, angoissantes, qui vibrent longtemps, jusqu’à finir dans un long roulis de ténèbres ; « Entrance », qui pourrait dépeindre un jardin japonais, et les délicates notes de piano figurant la tourbillonnante chute des pétales de fleurs de cerisier.
Dans une veine plus mélodique, voire lyrique, on citera « Hymn », où l’on constate que la sobriété nouvelle de Jarrett renforce la puissance émotionnelle (le troisième morceau du Carnegie Hall Concert n’est pas sans rappeler celui-ci d’ailleurs). Dans l’ensemble, cette nouvelle voie recèle bien des charmes, même si le fan de virtuosité aura besoin d’un temps d’adaptation. C’est ainsi que le silence devient une composante essentielle. Dans cette veine, « Americana » est une belle déclaration et malgré un avis plus mitigé, l’on trouvera encore quelques développements appréciables sur « Ritual Prayer » et « Recitative ». Cependant, ces derniers sont particulièrement longs et besogneux par rapport au contenu proposé, et, hormis quelques lignes ciselées, ils ont tendance à rendre pénible la fin de l’album. Intéressant bien qu’assez anecdotique, on évoquera aussi « Parallels », qui n’est pas un hommage à notre site, mais qui, comme son nom tend à le suggérer malgré tout, exploite la technique de jeu contrapuntique. Le tout reste cependant un peu trop mécanique pour espérer toucher une quelconque corde, sensible ou simplement curieuse.
Le morceau qui retiendra assurément l’attention de l’auditeur, c’est « Fire Dance », le seul à posséder un tempo assez rapide, tribal, hypnotique, auquel Jarrett imprime une de ces lignes de tension rythmique dont il a le secret, pulsatile, oscillatoire comme le brasier consumant qu’il peut symboliser. On apprécie.

Ainsi Dark Intervals comporte d’indéniables atouts, même s’il lui manque un petit supplément d’inspiration. Las, il n’est donc que bon. Assez varié, il se goûte comme un ensemble raffiné qui séduira les amateurs de musique classique dépoussiérée et spontanée (plus que les amateurs de pur jazz, je pense).
Mais comme je l’ai évoqué précédemment, les scénettes jouées ici préfigurent les longs développements dramatiques des concerts à Paris, Vienne et Milan, et ne possèdent pas forcément la puissance de certaines des improvisations à venir. On peut y prendre la mesure de l’évolution du pianiste à l’âme inquiète, mais dont la meilleure prestation dans le genre restera quand même le concert à Vienne. Modéré et préparatoire, Dark Intervals est un album à aimer en secret. Dans le creux des intervalles d’ombre.

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   MR. AMEFORGEE

 
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- Keith Jarrett (piano)


1. Opening
2. Hymn
3. Americana
4. Entrance
5. Parallels
6. Fire Dance
7. Ritual Prayer
8. Recitative



             



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