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WEEZER - Pinkerton (1996)
Par COWBOY BEBOP le 5 Juillet 2015          Consultée 963 fois

La sortie du légendaire Blue Album propulsa WEEZER au sommet des charts américains et Rivers CUOMO, le chanteur et compositeur du groupe, au statut d'icône culte du rock à à peine vingt-cinq ans. Le rêve est devenu, contre toute attente, réalité. Et pourtant, Rivers ne s'est jamais senti aussi seul. Il enchaîne tournée sur tournée, concert sur concert, se lassant peu à peu de cette vie qui ne ressemble en rien à celle dont il rêvait. Pinkerton est le reflet de ce dégoût qui peu à peu s'empare de lui : dégoût des relations amoureuses vouées à l'échec par l'usure du temps (« Why Bother »), dégoût de son isolement social à Harvard, en partie dût à son opération à la jambe droite (« The Good Life »), dégoût de sa lâcheté (« No Other One ») et de sa peur d'approcher les filles (« El Scorcho ») ; quant à « Tired of Sex », le titre parle de lui-même. Pinkerton, c'est le résumé de deux ans de désillusions.

Comme pour le Blue Album, Rivers à écrit la totalité des textes et de la musique de Pinkerton, faisant de WEEZER l'intermédiaire de ses affres existentielles, le metteur en scène dans la représentation de son monde intérieur. Les chansons de l'album bleu, si elles n'abordaient pas toujours des thèmes particulièrement joyeux, masquaient souvent leur réalité derrière des paroles à double sens : ainsi « Undone », par exemple, emploie la métaphore d'un sweater qui s'effiloche pour évoquer la chute dans la folie. Pinkerton, quant à lui, est d'une franchise brutale, jetant à la figure de l'auditeur les peurs et doutes de Cuomo, qui met ainsi sérieusement à mal le mythe de la rock star exubérante et sure d'elle.

« Across The Sea » est peut-être la clé pour comprendre l'album. Si elle n'a pas été, chronologiquement, la première chanson de Pinkerton que Cuomo a composée (« Tired of Sex » est née avant même la sortie du premier album), c'est elle qui est à l'origine du disque et de son thème sous-jacent. Elle a été écrite en réponse à une lettre de fan envoyée par une jeune japonaise – WEEZER a toujours été apprécié au pays du Soleil-Levant – qui y raconte sa vie et pose des questions personnelles à Cuomo. Ce dernier, alors en train de se remettre de son opération, et se sentant plus seul que jamais, développa une étrange affection pour cette jeune fille inconnue qui le poussa à abandonner son projet d'opéra rock SF sur les désillusions de la vie de star, Songs From the Black Hole, pour un nouveau projet qu'il nomma d'après un personnage de l'opéra Madama Butterfly, qu'il écoutait souvent après avoir donné un concert avec son groupe, frustré par les limitations du rock à faire passer des sentiments complexes et profonds. Pinkerton est donc une tentative d'aller au-delà des clichés du genre et d'ouvrir à l'auditeur un univers mental qui n'est pas forcément, à l'époque en tout cas, parmi les plus joyeux et équilibrés (Rivers souffrirait même d'un léger trouble bipolaire). Et jamais il ne va aussi loin que sur « Across The Sea ». Je ne connais aucun autre exemple de chanson où l'auteur dévoile à ce point ses fantasmes (« I wonder how you touch yourself ») et ses obsessions (« So I sniff and I lick / Your enveloppe »). Heureusement, Cuomo arrive à trouver le ton juste, et loin d'être scabreux, le résultat est au contraire plutôt touchant.

« Across the Sea » est également un plaidoyer contre la distance qui sépare les fans de l'objet de leur admiration, chacun s’interrogeant sur la vie de l'autre, dont ils ne peuvent se faire, au fond, qu'une vague idée basée sur leurs préconceptions. La distance « mentale » est ici encore accentuée par l'éloignement géographique. Ce thème de l'éloignement et de l'incompréhension, porté par la métaphore du Japon, est visible à travers tout l'album : ainsi, le béguin du narrateur de « El Scorcho » est à moitié japonaise, et on peut entendre parler japonais au tout début de « Falling for You ». Ce thème est également visible sur la pochette, un détail de l'estampe d'Hiroshige « Nuit neigeuse à Kambara », et jusque dans le titre : le personnage d'opéra B.F. Pinkerton est un Américain qui, marié à une Japonaise, a une vision extérieure et déformée de cette culture qui lui est totalement étrangère. Cuomo choisit ce titre précisément car c'est cette part de lui-même qu'il essaya d'exorciser, grâce la catharsis qu'offre l'écriture d'un album.

Le changement de ton par rapport à l'album bleu se ressent également dans la musique du groupe, et c'est là que l'on ne peut que saluer le talent de Cuomo, qui exprime aussi ses émotions à travers ses compostions. Celles-ci présentent régulièrement des changements de rythme ou de tonalité, parfois assez abrupts, et des solos qui ont souvent un côté désarticulé, voire carrément dissonants. Le son est également bien moins lisse que celui du Blue Album, conséquence du choix du groupe de produire eux-mêmes ce deuxième opus. Les guitares abrasives et les chœurs enregistrés directement pendant la prise de son (au lieu d'être overdubbés comme c'était le cas pour le Blue Album) contribuent à donner un côté live à l'album et un son beaucoup plus garage au groupe. « Tired of Sex », qui ouvre la danse, donne une bonne idée du ton général du disque, avec son intro « noisy », ses chœurs désabusés et un chant agressif de la part de Cuomo qui va jusqu'à crier dans le micro, chose qu'il ne fait jamais – ou très peu – sur le premier album. Rassurez-vous, sa voix reste très « pop » et offre un contraste appréciable avec les guitares souvent déchaînées. Ce contraste est particulièrement jouissif sur « Getchoo », mon coup de cœur de l'album, qui fait bien mieux usage de ses effets noisy que « Tired of Sex » et qui explose tout avec son refrain très simple mais génial.

Car malgré le durcissement du son, les compositions sont toujours aussi bonnes, et, j'ose le dire, au niveau du mythique album bleu. Mis à part le premier et le dernier titre, toutes les chansons de Pinkerton sont de petits bijoux de mélodie et de violence plus ou moins contenue. « Getchoo » a déjà été citée, mais « El Scorcho », « Pink Triangle » et « The Good Life » sont également de véritables tueries. Cette dernière a d'ailleurs été comparée, voire même placée au-dessus de « Buddy Holly », c'est dire. Le magazine Rolling Stone l'a qualifiée à l'époque comme étant « catchier than syphilis ».

Malheureusement, c'est bien là la seule réaction positive que Pinkerton reçut à sa sortie. Le disque fut en effet très mal perçu par la critique, qui le détruisit un peu près unanimement, et avec lui la confiance qu'avait placé Cuomo en son public. Il vécut assez mal l'échec commercial et critique de Pinkerton, sa confiance dans la qualité du disque se transformant très vite en dégoût et en rejet face à la pression des critiques négatives. Il mit WEEZER en hibernation pendant près de six ans, causant le départ du bassiste Matt SHARP qui préféra se consacrer à son deuxième groupe, The RENTALS. On peut trouver diverses raisons pour tenter d'expliquer ce dédain de la part d'un public à priori déjà conquis. Le son plus brut a pu déstabiliser les fans du premier album qui furent attirés en premier lieu par son côté « pop » et sa production plus sage, mais c'est surtout l'ouverture totale de Rivers qui, à mon avis, déstabilisa les fans. Assez ironiquement, ceux-ci sont en général avides des faits et gestes de leur idoles, mais Cuomo, en s'ouvrant ainsi au regard de tous, et en révélant à ce point la part d'ombre de sa personnalité, a dû en repousser plus d'un. Car comment expliquer autrement que les lecteurs de Rolling Stone aient élu Pinkerton « pire album de 1996 » ?

Les mêmes d'ailleurs, qui, six ans plus tard, le placeront sur un piédestal et le feront entrer au Rock'n'roll Hall of Fame accompagné de critiques dithyrambiques... L'album est en effet devenu, au fil des années, de plus en plus apprécié, et c'est une horde de fans enthousiastes qui accueillit à grands cris de joie le come-back de WEEZER sur scène au début des années 2000. Cuomo, réconcilié avec le disque, en enregistra même une version deluxe en 2009. Il faut dire que Pinkerton prend un peu de temps et plusieurs écoutes à apprivoiser... Mais une fois passé le premier choc, on découvre une œuvre touchante, parfois grinçante, mais jamais larmoyante ou geignarde. Cuomo reviendra avec le Green Album à des thèmes moins personnels et une musique plus lumineuse, ce qui fait de Pinkerton l'album le plus sombre de la discographie de WEEZER, un véritable petit diamant noir, taillé et poli par ses puissantes mélodies.

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   COWBOY BEBOP

 
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- Rivers Cuomo (guitare, chant, piano, xylophone)
- Patrick Wilson (batterie, percussions)
- Brian Bell (guitare, chœurs, synthétiseur)
- Matt Sharp (basse, chœurs)
- Karl Koch (percussions)


1. Tired Of Sex
2. Getchoo
3. No Other One
4. Why Bother ?
5. Across The Sea
6. The Good Life
7. El Scorcho
8. Pink Triangle
9. Falling For You
10. Butterfly



             



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