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Keith JARRETT - Paris Concert (1988)
Par MR. AMEFORGEE le 5 Septembre 2008          Consultée 3510 fois

Lorsque j’ai réécouté le concert à Paris, il y a quelques jours, après une longue période d’abstinence, j’ai été surpris de ne rien ressentir. Un peu comme lorsque l’on revoit une femme que l’on a aimée jadis, mais dont on est guéri. On reconnaît les formes de son visage, la moue caractéristique de ses lèvres, le nez qui se plisse, les expressions familières qui nous plaisaient, mais cela n’émeut plus. Ce qu’elle vous dit vous paraît sans intérêt, vous ennuierait presque, et l’on en vient à se demander comment on a pu, à une autre époque, en être complètement ivre. Ou bien, un peu comme lorsque l’on retourne dans un lieu où l’on avait coutume de se promener, qui n’a pas changé, mais qui pourtant semble différent. Ce n’est donc que ça ?, se dit-on. Vous en reconnaissez la topographie, à l’arbuste, au sentier, à la poussière près, mais ce qu’il vous en reste surtout, c’est le souvenir d’un sentiment intense qui à présent vous échappe.
A bien y réfléchir, cela m’arrivait également à l’époque. Par moments, les improvisations de Jarrett à la salle Pleyel me transportaient, exaltantes, chargées de sens, quand à d’autres instants, elles ne suscitaient que de vagues remous, froides, impersonnelles, me laissaient sur le bord de la route. Un peu déçu, donc. Phénomène étrange qu’il est peut-être l’occasion de débrouiller une fois pour toutes.

Lancer une fois de plus le disque, refaire une fois encore le trajet et être attentif au moindre détail. Le concert à Paris ne comporte qu’un long mouvement de presque quarante minutes et deux rappels qui en comptent ensemble une dizaine, mais le morceau principal se suffit largement à lui-même. Les éléments que l’on trouvait esquissés sur Dark Intervals s’y trouvent développés. C’est une musique plutôt solennelle, grave, même si elle ne dédaigne pas quelques épanchements sentimentaux.
Afin de réduire l’aspect toujours très subjectif des métaphores, je voudrais ne me référer qu’au substrat géométrique que l’on peut détacher de la trame sonore de « October 17, 1988 ». Les six premières minutes se déroulent sous des airs de prélude à la Bach, lignes polyphoniques dont le principe majeur est évidemment de nature horizontale, et le mineur, verticale. Jarrett y joue avec application, ne manque pas d’ajouter les ornements baroques qui conviennent, tout en y imprimant la sensibilité romantique qu’on lui connaît. Cette mise en bouche sert à poser une atmosphère propice au recueillement.
Ensuite, le cœur du mouvement sera d’ordre vertical, un long crescendo, quoique entrecoupé de quelques parenthèses planes, un long périple ascensionnel. Deux éléments, yin et yang : la main gauche qui dessine un motif rythmique répétitif, sombre, qui installe une tension dramatique. C’est le socle sur lequel repose toute la sculpture, la gangue inamovible qui détermine les frontières, la coupe qui contient la flamme dans une certaine position et en même temps l’alimente, la nourrit, c’est l’ostinato hypnotique qui garantit la stabilité et la cohérence de l’improvisation. La main droite, volatile, qui se développe en sinuosités acérées, aiguës comme un poignard ou bien comme le regard d’une femme. Ce sont les traits mélodiques sans cesse renouvelés, portés toujours plus loin en avant, comme attachés à une interminable ligne de fuite. C’est comme si Jarrett sculptait une flamme. Et s’il utilisera lui-même cette métaphore pour évoquer le concert à Vienne, elle me semble plus appropriée ici. La main gauche règle l’intensité, soulève le feuilleté mélodique, le porte toujours plus haut, vers des cimes qu’on n’arrive pas à distinguer. Chaque phrase fait mouche, coups tranchants ou coups d’estoc, parce qu’elle se trouve au bon endroit, au bon moment. Comme ces rideaux de notes que le pianiste semble littéralement arracher du silence, ou bien ces quelques accords jazzy et cools décochés à un paroxysme, improbables au milieu de cette marée, et qui agissent comme le ferait une soupape de sécurité, libérant la pression et suscitant des frissons.
Il y a bien une césure, au milieu de cet immense crescendo, jouée de manière élégiaque, mais elle ne dure pas. Et le tumulte reprendra de plus belle, jusqu’à parvenir aux plus hauts massifs où il pourra enfin doucement mourir, dans un long roulement d’arpèges. Les quelques mesures finales nous figurent la sérénité retrouvée, et l’on peut enfin souffler, éprouvé mais heureux.
Après cela, les deux rappels paraissent tranquilles. « The Wind » est un jazz subtil aux accents impressionnistes et « Blues » un blues, avec un tel titre, on n’en attendait pas moins, qui chaloupe doucement, joué pour compenser peut-être le sérieux qui empreint désormais la globalité des prestations.

Je pense à présent pouvoir répondre aux questionnements du début. La musique de Jarrett, à cette époque, possède une dimension dramatique très travaillée, joue sur les tensions, crée des climats d’instabilité, si bien qu’elle requiert parfois un investissement important de la part de l’auditeur. On sait qu’il y a corrélation entre un motif répété inlassablement en mode mineur et l’impression psychologique de l’angoisse. Mais si l’écoute n’est qu’intellectuelle (dans le sens de mathématique ou de froidement logique) ou bien, dans une autre direction, si elle est superficielle, on peut très aisément passer à côté de l’oeuvre.
C’est ce qui explique pourquoi on croyait, dans notre souvenir, que la musique était plus bruyante, terrible, on s’attendait presque à un orchestre alors qu’il ne s’agit que d’un piano seul. Etre à l’extérieur, contempler le cyclone de loin, ce n’est que vaguement intéressant. Plonger à l’intérieur en revanche, se laisser happer par le magnétisme des lignes de basse et la beauté ondoyante des phrasés mélodiques, c’est une toute autre expérience. Un vrai corps à corps. On n’écoute plus alors, on vit la musique. L’oreille gauche solidement arrimée à l’ostinato rythmique et l’oreille droite ballottée en tout sens par les bourrasques cinglantes du discours, on s’arc-boute quand les accords s’intensifient et s’incurvent, on soupire quand le pianiste soupire, on tonne avec un sourire sardonique quand l’écheveau de notes fatales, flèches de foudre et de plomb, s’abat enfin sur le sol. On retrouve alors enfin la femme que l’on aimait jadis, aussi orageuse que belle, pas très facile à vivre il est vrai, on retrouve ce paysage qu’il nous plaisait de parcourir et l’on se rappelle alors exactement pourquoi il nous semblait si essentiel. Cela signifie aussi que cet enthousiasme n’est pas perdu à jamais, seulement que l’état d’esprit n’était pas en phase.

Voilà ce qu’est donc le Paris Concert, un live qui laissera soit passionné, soit indifférent, et parfois successivement les deux. C’est assurément la difficulté qu’il y a à privilégier, à la virtuosité débridée, les jeux d’atmosphère, mais après tout, Keith Jarrett prouve qu’il s’en sort très bien (et l’enregistrement à Vienne viendra définitivement l’établir). Le style adopté lors des concerts au crépuscule des années 80 et au commencement des années 90, même si on en peut critiquer certaines modalités à l’occasion, n’est nullement stérile et mérite tout à fait qu’une oreille sensible y arrête son attention.

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- Keith Jarrett (piano)


1. October 17, 1988
2. The Wind
3. Blues



             



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