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LAIBACH - Wir Sind Das Volk (2022)
Par JOVIAL le 17 Août 2022          Consultée 626 fois

Wir Sind das Volk (« Nous sommes le peuple ») était le principal slogan des Montagsdemonstrationen (manifestations du lundi), qui aboutirent à la chute du Mur du Berlin en novembre 1989, puis à celle de la RDA un an plus tard. Une petite phrase qui était au départ tout sauf anodine : manifester contre le pouvoir en se revendiquant du peuple au sein d'une république socialiste, dont la finalité était d'aboutir à l'abolition de toutes les classes sociales, sous-entendait habilement qu'il existait alors d'un côté une classe dirigeante toute puissante, et de l'autre la masse des invididus, dominée par cette dernière. Mais pour certains, le plus surprenant était là la réappropriation du mot Volk, terme hautement connoté en Allemagne depuis la chute du régime hitlérien – souvenez-vous de la devise du Troisième Reich, Ein Volk, ein Reich, ein Fürher (1). Rappelons pour exemple que Bertolt Brecht répugnait à l'utiliser, lui préférant alors celui de « population » (Bevölkerung) (2).

Ce n'était néanmoins pas tout à fait le cas de son compatriote Heiner Müller. Fils d'un fonctionnaire un temps emprisonné par les Nazis, passé par les jeunesses hitlériennes durant la guerre puis membre du Parti socialiste unifié d'Allemagne, le dramaturge voyait au contraire dans le désaveu du mot Volk une dangereuse négation du passé. Le présent occupe absolument tout, c'est ce qui se passe maintenant, c'est l'effacement du passé et de la mémoire diagnostiquait-il ainsi en 1991. Oublier un mot, c'est en somme occulter une réalité qu'il préserve. Oublier, par exemple, que la nomination d'Adolf Hitler au poste de chancelier s'est faite légalement au sein d'une démocratie (3).
Mais Müller reconnaissait toutefois devenir méfiant - et rejoindre Brecht - à la mention de ce même terme, et notamment en 1989 : À l'heure de la régression mondiale, le fantasme du Volk a recommencé de se solifidier en une homogénéité ethnique, culturelle et idéologique.

La pièce de théâtre Wir Sind das Volk, présentée au Hebbel am Ufer de Berlin le 8 février 2020, propose justement de questionner la notion contemporaine de peuple allemand, en puisant directement dans l'œuvre de l'écrivain. Cette fresque unique est l'aboutissement d'un long travail de conception, signé à la fois par Anja Quickert, à la tête de la Société Internationale Heiner Müller, LAIBACH, qui honore ici un vieux contrat (4), et le compositeur slovène Matevž Kolenc. La formation slovène explique aussi que l'idée n'était pas d'illustrer par le son quelques textes choisis, mais plutôt d'opérer selon la stratégie d'Heiner Müller lui-même, consistant à couper et à réorganiser le matériel, à le replacer dans un autre contexte, à lui redonner vie grâce à la musique, afin d'y entraîner le public ou de l'en éloigner.

Wir Sind das Volk, l'album, rassemble quant à lui l'intégralité des morceaux interprétés sur scène – onze enregistrés en studio et quatre issus d'une captation live. Quant à la pochette, elle reprend le tableau Epiphany I: Adoration of the Magi de l'Autrichien Gottfried Helnwein, en référence à la génération de Müller, élevée dans l'ombre de la croix gammée.

Ce n'est pas la première fois que le groupe de Trbovlje se risque à ce genre d'exercices et on ne peut pas dire que le dernier en date, Aslo Sprach Zarathustra, nous avait laissé un souvenir impérissable. En ce qui concerne Wir Sind das Volk, il se peut parfaitement que ce soit aussi le cas, dans la mesure où la première écoute se révèle parfois assez déroutante. Inutile de vous dire que l'album demeure assez difficile d'accès et en décevra sans doute plus d'un, surtout si l'on s'attend à une redite de Spectre ou d'Opus Dei. Perséverez donc, car le disque dévoile peu à peu ses trésors.

Très peu indus et encore moins EBM, le style rappelle en partie l'électronique sombre d'Also Sprach Zarathustra, c'est vrai, mais laisse aussi subtilement plus de place au chant, au piano et aux cordes. L'implacable Milan Fras, nimbé d'une toge tel un antique empereur germanique, retrouve son rôle de chef de division, discourant gravement dans les ténèbres de "Der Vater" et "Ich bin der Engel der Verzweiflung". L'ambiance est particulièrement sinistre, tout comme sur "Ordnung und Disziplin" et "Ich war die Wunde", parfois même réellement angoissante, alors que résonne au loin le glas de "Lessing oder Das Ende der Aufklärung" et les hurlements "Im Herbst 197.. starb...". Mais lorsque Mina Špiler prend le relais, cela donne aussi des titres étonnamments sensuels, à l'instar de "Medea Material" et "Traumwald", de même que cette reprise, "Das Lied vom einsamen Mädchen", ici chantée par la comédienne Agnes Mann, simple mais extrêmement touchante. Le flûtiste slovène Cveto Kobal monte également sur scène, poussant à son tour la chansonnette sur l'étrange opéra indus "Flieger, grüss mir die Sonne", emprunté au répertoire d'Allan Gray. Avec "Ich will ein Deutscher sein", le voici qui nous répète, telle une caricature de prière : je veux être Allemand, je veux être Allemand, porté par les voix du chœur Dekor de Ljubljajna.

Les trois dernières pistes, enregistrées live au Hebbel am Ufer, pourront en revanche paraître plus superflues. Bien qu'il faille encore une fois saluer la bande-son, et plus encore la performance d'Agnes Mann sur "Im Herbst 197.. starb..." et "Herakles 2 oder die Hydra", on commencera peut-être à trouver le temps long, d'autant plus si l'on ne maîtrise pas l'allemand. Mais ne boudons pas notre plaisir malgré tout, car Wir Sind das Volk est sans doute la meilleure sortie de LAIBACH depuis celle de Spectre : une œuvre fascinante, exigeante et riche, qui prouve que derrière la provocation se cache encore un groupe capable de nous surprendre. Après plus de quarante ans, voici qui force le respect !

(1) Soit « Un peuple, un empire, un guide ». Influencés par les conceptions racialistes d'Arthur de Gobineau et le mouvement völkisch, les idéologues nazis conçoivent le Volk allemand, au départ perçu comme dépositaire des peuples germaniques disparus, comme une race dont la pureté serait menacée, race d'ailleurs jugée comme supérieure (Herrenvolk). Sous le Troisième Reich, le Volk ne désigne alors plus que les Allemands considérés comme ethniquement « purs », selon un programme ouvertement raciste fondé sur le mythe d'une « race aryenne », écartant de fait les individus perçus comme inférieurs, comme les Juifs ou les Tsiganes.
(2) Ainsi écrivait-il en 1935 : À notre époque, quiconque dit « population » au lieu de « peuple » refuse de soutenir un grand nombre de mensonges. Idée reprise entre autre par le sculpteur Hans Haacke pour son Der Bevölkerung, érigé dans la cour nord du palais du Reichstag.
(3) Hitler n'a cependant jamais été « élu » par les Allemands. Les dernières élections législatives libres de 1933 furent bien remportées par le parti nazi, qui ne récolta en réalité "que" 44% des suffrages.
(4) Le projet d'une collaboration avec LAIBACH remonte en réalité à 1984. Le quatuor assure à l'époque la bande-son de Quartett au Théâtre National Slovène de Ljubljajna. Enthousiasmé, Heiner Müller demande aux Slovènes de s'occuper de la musique de ses futures productions. Le projet n'aboutit cependant pas, alors que LAIBACH s'en retourne travailler sur le MacBeth de Wilfried Minks. Müller se consolera en faisant appel aux lointains collègues d'EINSTÜRZENDE NEUBATEN pour une nouvelle adaptation de son Hamlet-Machine en 1991, avant d'être emporté par un cancer quelques temps plus tard.

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- Laibach (musique)
- Vier Personen (cordes)


1. Philoktet
2. Der Vater
3. Medea Material
4. Ich Bin Der Engel Der Verzweiflung
5. Flieger, Grüß Mir Die Sonne
6. Ordnung Und Disziplin (müller Versus Brecht)
7. Lessing Oder Das Ende Der Aufklärung
8. Traumwald
9. Im Herbst 197.. Starb... (instrumental)
10. Ich Will Ein Deutscher Sein
11. Ich War Die Wunde
12. Das Lied Vom Einsamen Mädchen (live)
13. Im Herbst 197.. Starb... (live)
14. Wir Sind Das Volk Nur Durch Die Liebe (live)



             



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