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 Guide Jazz (153)

Charles MINGUS - Blues & Roots (1959)
Par JUAN le 2 Janvier 2009          Consultée 2099 fois

Rarement le contraste aura été aussi marqué et la division aussi nette chez un artiste. En l'espace de quelques mois, Charles Mingus passe de l'élégance de Mingus Ah Um au déchaînement furieux de Blues & Roots. Un grand écart qui suffit à lui seul à justifier la réputation d'artiste inclassable du contrebassiste. Et comme bien souvent, le titre annonce d'emblée la couleur.

Dès les premières notes de basse de "Wednesday Night Prayer Meeting" le ton est donné. Le son est rugueux, la musique brûle d'une intensité à peine contrôlée. Mais en dépit de son caractère explosif, ce premier titre n'est qu'une introduction somme toute classique pour qui est habitué au tempérament du bonhomme. La suite quand à elle s'annonce porteuse de bien des surprises.

Il n'est pas tant question de blues ici que de racines. Car si Mingus insuffle à sa musique des inspirations évidentes, il ne se contente pas de reprendre à son compte le chant sombre de la génération précédente. Au lieu de garder les mêmes recettes qu'hier, il prend le parti de recréer la même puissance, la même fougue avec un matériel totalement avant-gardiste. Ecoutez un titre comme "Moanin'" pour mieux saisir le propos. Le gémissement cuivré des premières secondes s'amplifie peu à peu, puis les trombones apparaissent au loin, puis le thème s'enrichit progressivement. L'apparition successive des instruments crée une indéfinissable impression de chaos subtilement maîtrisée. C'est dans un titre comme celui-ci qu'apparaît le génie de Mingus, sa science tout à fait novatrice. Les lignes mélodiques se multiplient successivement, les chorus volcaniques jaillissent au détour d'un thème réexposé de nombreuses fois, les tempi accélèrent et ralentissent tour à tour. La musique ondule comme la mer, les saxophones déchaînent d'immenses vagues contre la rythmique rocheuse tandis que les trombones soulignent la violence du combat de leur sombre écume. Un titre comme celui-ci déchaîne les passions, son écoute s'analyse autant qu'elle se vit. De la rage sanglante que les musiciens crachent de leur instrument, de leurs envolées chaotiques et dirigées naît l'émotion vive et la beauté sauvage. Mingus peint en vérité un tableau vif de colère, d'un impressionnisme brutal qui heurte l'auditeur par sa fulgurance.

L'association intuitive du son et de l'image est encore plus flagrante sur "Tensions", fond sonore qui irait à ravir à un film noir de l'époque. Une plongée au coeur des bas-fonds de Chicago, dans un piano-bar miteux où les musiciens soufflent leur blues tandis que le pauvre sous-fifre fait son rapport au patron local? La lente démarche de l'inspecteur qui promène ses yeux dans toute la pièce enfumée à la recherche du coupable, tout en sirotant un whisky? Sous l'impact de ses musiciens virtuoses des émotions les saxophones se partagent les rôles, les trombones jouent les figurants. A la fois scénariste et réalisateur, Mingus donne l'impulsion créative, dirige son orchestre, cadre chaque plan. Sa musique est avant tout vivante, elle se consume tandis que l'aiguille parcourt le sillon du disque. Et c'est bien ce qui fait tout le charme d'un artiste comme lui : sa musique nous brutalise, nous charme, nous séduit, nous violente tour à tour mais elle n'est que le reflet d'une âme humaine.

A cheval entre l'héritage du passé et le devoir de façonner l'avenir, c'est maintenant "My Jelly Roll Soul" que le contrebassiste nous livre. L'idée de base pourrait ici parfaitement résumer la ligne directrice de l'album : s'enrichir des connaissances d'hier pour défricher de nouveaux territoires. Cette fois il rend hommage au pianiste Jelly Roll Morton, pionnier du jazz tel qu'on le connait aujourd'hui. L'usage pertinent des sonorités et des rythmes d'époque dont il fait preuve force le respect, en plus de proposer un titre absolument génial. L'orgie se termine par "E's Flat Ah's Flat Too", bouillant, trépidant, et qui renvoie aux racines (tiens donc) du be-bop.

Blues & Roots est animé du début jusqu'à la fin par une sauvagerie intense et frénétique, une marmite de génie bouillonnant dans laquelle les musiciens se jettent pour mieux en découdre. Mais au milieu de cette tempête enflammée, de ce brasier sanglant apparaît un tumulte de sentiments. La rage qui prend aux tripes au début laisse place à la fin de l'écoute à un sentiment de bonheur et paradoxalement à un certain calme. Comme si cette musique si vive brûlait tout autour de nous d'un feu purificateur et cathartique. Un brulôt aussi volcanique que généreux, à la musique aussi classieuse qu'enflammée. La sauvagerie en costume cravate. Et l'un des meilleurs Mingus.

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   JUAN

 
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- Charles Mingus (contrebasse)
- Jackie Mclean (saxophone alto)
- John Handy (saxophone alto)
- Booker Ervin (saxophone ténor)
- Pepper Adams (saxophone bariton)
- Jimmy Knepper (trombone)
- Willie Dennis (trombone)
- Horace Parlan (piano)
- Mal Waldron (piano)
- Dannie Richmond (batterie)


1. Wednesday Night Prayer Meeting
2. Cryin' Blues
3. Moanin'
4. Tensions
5. My Jelly Roll Soul
6. E's Flat Ah's Flat To



             



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