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- Style + Membre : Eric Dolphy , Duke Ellington
 

 Guide Jazz (375)

Charles MINGUS - Charles Mingus Presents Charles Mingus (1960)
Par DERWIJES le 29 Octobre 2020          Consultée 148 fois

Charles MINGUS présente Charles Mingus : avec un titre pareil notre homme pourrait presque passer pour un égocentrique, dites donc.
Et en même temps, qui pourrait mieux le présenter... que lui-même ? Egocentrique peut-être, excentrique c’est certain. Cet album a été enregistré dans la salle The Showplace à New-York dans des conditions live. Mais sans public.

Avant d’expliquer le pourquoi du comment, revenons sur deux événements qui se sont produits dans la vie de MINGUS en 1960. Le premier est son départ du label Columbia pour lequel il avait récemment signé. Les grands patrons avaient eu la frousse de leur vie quand ils avaient entendu le morceau "Fables of Faubus" dans sa version originale avec paroles et l’avaient obligé à l’enregistrer dans une version instrumentale sagement édulcorée. Cela lui est resté en travers de la gorge et c’est avec l’esprit revanchard qu’il s’est tourné vers Candid, un petit label fondé plus tôt cette même année par Nat HENTOFF, un activiste des Civil Rights qui souhaitait produire du jazz taclant les problématiques de l’époque.
Le second événement est un concert. Pas un donné par MINGUS, mais par Ornette COLEMAN auquel MINGUS assista. COLEMAN était à l’époque la bête de foire du jazz, celui qui venait de sortir l’iconoclaste The Shape of Jazz to Come, et tous les amateurs se ruaient à ses concerts pour le voir en action. MINGUS, lui, en sortit avec une déclaration restée fameuse à la bouche : « Si ces gens-là savaient jouer le même morceau une ou deux fois, alors je dirais qu’ils jouent quelque chose. La plupart du temps, ils laissent leurs doigts courir sur leur saxophone sans savoir ce qui va sortir. Ils expérimentent. » Une petite pique laissant entendre qu’il était au fond un peu jaloux du succès de COLEMAN alors que lui-même faisait du proto free-jazz avec ses Jazz Workshops sans rencontrer le même engouement, et en même temps cachant un peu d’admiration pour son collègue.
Discrètement, mine de rien, il réunit auprès de lui quelques-uns des musiciens de COLEMAN : le trompettiste Ted CURSON, et surtout le saxophoniste Eric DOLPHY. Retenez bien ce nom si vous ne le connaissez pas encore, car tel Miles DAVIS avec John COLTRANE, c’est avec lui qu’il va nouer sa plus belle relation musicale. Le quartet, complété par son gars sûr Dannie RICHMOND à la batterie, a l’implicite mission de battre COLEMAN à son propre jeu. Même si de loin on a surtout l’impression qu’il lui a piqué ses jouets.

Et nous voilà ainsi revenus à l’album. Avant de les enregistrer, le groupe, qui a passé plusieurs semaines à travailler régulièrement les morceaux durant de véritables concerts au Showcase, souhaite garder une trace de ses efforts avec un album. Simplement pour MINGUS, le gros problème de leurs concerts, c’est le public. En effet, un public ça fait du bruit quand il ne faut pas, ou ça n’en fait pas quand il le faudrait. C’est énervant en somme, et notre leader a décidé qu’il pourrait très bien s’en passer. Il va même jusqu’à faire semblant de s’adresser à un public invisible en lui demandant de ne pas applaudir avant les morceaux. Plutôt rock’n’roll comme attitude, MINGUS profite autant que possible de la liberté allouée par Candid.
Pendant ce temps, nous pouvons profiter de sa musique : "Folk Forms N°1" est un héritage des Jazz Workshops, un morceau complexe construit autour des changements de rythme du leader que doivent suivre les autres musiciens, ce qui demande pas mal de souplesse –Frank ZAPPA en prendra bonne note-. La version présente sur le Live at Antibes avec Booker ERVIN au saxophone vaut le détour, par ailleurs. Nous connaissons déjà "Faubus’ Fables", présentée ici dans sa version originale de neuf minutes intitulée "Original Faubus’ Fables", et on comprend mieux pourquoi Columbia a eu les chocottes tant il n’y va pas avec le dos de la cuillère. Ça dépote plus que sur "Ah Um", mais encore une fois la version définitive se trouve sur un de ses albums live, celui de Cornell 1964 où ils allongent le morceau sur une demi-heure entière.
Le morceau suivant "What Love ?" est un croisement entre deux standards romantiques, "What Is This Thing Called Love ?" et "You Don’t Know What Love Is". De son propre aveu, il ne le jouait que sur des petites scènes puisque le public n’appréciait pas trop sa manière de transformer les tempos en les accélérant, les ralentissant, les accélérant. Une technique inspirée de la musique traditionnelle yiddish. Le dernier morceau porte le titre improbable de "All the Things You Could Be By Now If Sigmund’s Freud’s Wife* Was Your Mother" est très librement inspiré du standard "All The Things You Are", passé à la moulinette MINGUS.

Et Nat Hentoff de conclure dans les notes du livret : « Pour une fois, tous les musiciens de MINGUS parviennent à atteindre –et à conserver- ce niveau d’audace et cette puissance qui permettent à leurs instruments de devenir une extension d’eux-mêmes. » Et il n’a pas tort ! Il y a dans ce groupe une alchimie forte qui tourne autour d’Eric Dolphy. En plus de MINGUS, le saxophoniste entretient une excellente relation avec Ted Curson. MINGUS agit comme le catalyseur des deux hommes en orientant leurs énergies dans la bonne direction pour qu’ils se complètent l’un l’autre. C’est très new-age dit comme ça, mais il faut comprendre qu’en gros ils jouent fort bien.

Plus qu’un excellent musicien, MINGUS était surtout un excellent leader, tyrannique, mais génial. Digne héritier de Duke ELLINGTON, il savait réunir les bons musiciens pour qu’ils se challengent mutuellement et en tirer le meilleur en les poussant sans cesse dans leurs retranchements.
Avec ce disque, il signe l’une de ses meilleures œuvres, rien que ça. D’ailleurs, le très sérieux Penguin Guide to Jazz ne s’est pas trompé en le classant par leur « Core Collection ».

*Martha Bernay, pour les curieux.

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- Charles Mingus (contrebasse)
- Ted Curson (trompette)
- Eric Dolphy (saxophone alto et clarinette)
- Dannie Richmond (batterie)


1. Folk Forms, No. 1
2. Original Faubus Fables
3. What Love?
4. All The Things You Could Be By Now If Sigmund Freu



             



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