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Si l’on vous demandait ce qui vous plaît dans la musique, on récolterait sans doute grosso modo un éventail de réponses comme celles qui suivent : « Moi, ce qui me plaît, c’est l’émotion, mec, tu vois, faut que ça me fasse vibrer, que ça prenne aux tripes, que j’en pleure, que j’en ris, ça c’est la musique ! », « ouais, la musique, c’est un putain de riff qui ravage tout, ça vous scotche, c’est la liberté, la sueur et la bièreuburp », « pour moi, la musique, c’est plutôt les atmosphères, il faut que ça stimule mon imagination », « mais non, bonhomme, la musique, c’est la mélodie, il faut que ça donne envie de chantonner ! », « pfff, que dalle, la vraie musique, c’est savoir allier un ostinato rythmique en si bémol majeur à un thème en gamme pentatonique chinoise, qui reflète bien l’ontologie déliquescente de la condition humaine », « ou bien tout simplement, découvrir de nouveaux horizons, toujours et encore, l’électro atonale, ça tue ! »… Toutes ces voix pourraient débattre longtemps ensemble sans que l’on puisse les départager, car on oublie bien souvent qu’il existe différentes façons d’aimer l’art, qui coexistent sans annuler les autres. C’est le problème de cette relation de couple particulière qui se noue entre Madame la Musique et l’Auditeur. Parfois, il est intéressant d’y réfléchir.
Pour le chroniqueur, le problème est encore plus complexe, car au-delà de cette saine mais néanmoins tortueuse relation de couple, il doit prendre en compte un autre larron : le Lecteur. D’où une double réflexion : en premier, la musique, qu’est-ce que c’est pour Moi, chroniqueur bigame ?, mais ensuite, dans une chronique, de quelle façon parler de la Musique à mon ami le Lecteur, que j’aime de tous mes pores jusqu’à la raie des doigts de pieds ?

Comme dans beaucoup de domaines de la pensée, on rencontre principalement deux positions antagonistes. La première, la plus simple, on la connaît tous, c’est le subjectivisme, caractérisé par cette bonne vieille maxime scolastique « les goûts et les couleurs… (il est inutile d’en discuter, et blablabla) ». Cela signifie que je mets en avant mon ressenti d’être humain unique et supérieur. Je suis de mauvaise humeur : paf, les Beatles c’est du caca tout mou pour quinquas nostalgiques ; je suis amoureux : paf, Mika, c’est merveilleux, c’est colchique dans les prés, le sucre, les p’tits zoziaux, ça dézingue sa mémé en tutu sur la voie ferrée ! Honnêtement, ce n’est pas une approche qui marche très bien. C’est un peu trop volatil, ça manque de recul. Le vent tourne, deux trois écoutes en plus, et l’on change d’avis, hop, dommage pour le Lecteur qui, sur nos conseils, a acheté l’album finalement assez fade. On retiendra cependant une qualité du subjectivisme, c’est la tolérance vis-à-vis des autres avis. C’est toujours ça.
La deuxième approche est plus exigeante, plus difficile à mettre en place, plus ambitieuse ; vous la connaissez aussi, c’est celle de l’objectivisme : j’ai l’intuition qu’il y a des groupes meilleurs que d’autres et il faut que, par un travail de recherche, je parvienne à rendre compte de toute la problématique qui sous-tend cette vérité. C’est difficile, car cela implique d’accroître sans arrêt sa culture musicale, de rester à l’affût des nouveautés tout en excavant d’antiques vieilleries jadis jugées géniales mais désormais oubliées. Par la connaissance, par la réflexion, par la mise en perspective, je peux prétendre émettre un jugement juste, qui rend compte de la réalité des choses : de leur objectivité. Cette façon de penser, aussi louable a priori qu’elle semble être, est aussi assez critiquable. D’une part, parce que les objectivistes, bien qu’ils s’en défendent (mollement), tombent assez souvent dans le dogmatisme : une seule vérité (la leur), un album a une seule valeur, et le jugement est indiscutable (« si tu n’es pas d’accord, tu as tort » ; on cherche à descendre l’autre plutôt qu’à le comprendre). Tout comme le subjectivisme, l’objectivisme nie les autres avis ; dans le premier des cas, la discussion est impossible car les six milliards d’avis se valent, dans le second des cas, la discussion est inutile car il n’y a qu’un avis qui vaille (lequel ?, là est la question). Si tu es d’accord, Alléluia, si tu n’es pas d’accord, t’es con. Ils ne se rendent pas compte que dans les faits de discours, il y a un certain nombre d’énoncés qui sont invérifiables (dont on ne peux établir s’ils sont vrais ou faux), plutôt sujets à interprétation, et c’est d’autant plus le cas qu’il s’agit ici de jugements de valeur. Exemple : tel groupe a enregistré son disque en deux jours dans une chambre d’hôtel. Interprétation 1 : c’est du travail bâclé, 1/5. Interprétation 2 : ils reviennent à la spontanéité de la musique, c’est génial, 4/5. Et là, c’est un exemple simple, on manipule en général des molécules beaucoup plus élaborées.
D’autre part, et c’est peut-être ça la critique la plus légitime de l’objectivisme, c’est que cette approche implique une conception des choses un peu particulière : même si elle n’y pense pas forcément explicitement, l’objectivité en musique postule, en quelque sorte, à côté du monde réel, des choses matérielles et concrètes, un monde des idées. Celui-ci serait bien ordonné, toutes les œuvres y seraient parfaitement hiérarchisées, il y serait écrit sans appel que les Beatles sont meilleurs que les Rolling Stones et que Sum 41 sent le jambon fumé, etc. Cette conception est une sorte de structuralisme transcendantal, en somme, qu’une connaissance de la musique, exhaustive, complète, pourrait refléter. Dans cette optique, le rôle du chroniqueur, ce serait alors, par le pouvoir magique de son intellect, de sa recherche musicologique, de sa connaissance historique, en une dialectique raisonnée, de parvenir à redécouvrir cette vérité gravée de toute éternité et de l’accoucher à la vue et à la connaissance de tous.
Quand on y songe, c’est un point de vue plutôt cool ; moi, chroniqueur, je fraye avec l’Invisible et je rends des augures. Cela en impose, cela touche presque au sacré… Mais le hic dans tout ça, c’est qu’il n’existe pas de monde idéal où tout est figé, stable et révélé. On entend souvent les objectivistes dire : « être objectif, c’est difficile, on n’est jamais sûr, mais ça vaut le coup, essayons, ça peut marcher ». Sauf que non, en l’absence d’une réalité stable, ça ne peut jamais marcher. Où est la réflexion dans leurs propos, sur l’esthétique ? L’art est le produit de cultures, le produit de sociétés, et c’est quelque chose par définition qui est fluctuant (rappelez-vous que jadis, Elvis sentait le soufre, le rock c’était le diable ; de nos jours, ce sont les fils et les filles à papa qui le dansent). Il y a peut-être, a priori, des îlots de stabilité que l’on doit aux limites biologiques (une symphonie de crissements de craie, par exemple, personne ne pourra la supporter, ou bien un album en infrasons, quel intérêt ?), mais nous nous trouvons sur des sables mouvants. C’est ça la musique. Si la Neuvième de Beethoven est tellement révérée de nos jours, c’est d’abord parce qu’elle a été adoubée socialement (même si ses qualités techniques et émotionnelles y ont participé, bien sûr).

Ce que je veux montrer par toute cette argumentation, c’est que pour atteindre une certaine stabilité, on est obligé de convoquer l’idée d’esthétique. C’est-à-dire une sorte de filtre interprétatif, fixe mais déterminé de manière arbitraire, qui va permettre les jugements de valeur. C’est une intellectualisation. Je te vois grimacer Lecteur, mais c’est un concept plus marrant qu’il n’y paraît : on intellectualise tous, même si on ne le sait pas (sauf les supporters de foot qui, comme chacun sait, n’ont pas de cerveau et un petit zizi). La personne pour qui l’émotion est tout ce qui compte, c’est cela son filtre esthétique. Le chroniqueur soucieux de plaire aux filles va essayer d’avoir une approche esthétique plus fine et réfléchie. Dès lors, le subjectivisme et l’objectivisme apparaissent comme les deux paires d’un manichéisme en carton pâte qui nie la complexité des rapports entre l’art et l’entendement humain (cette phrase est peut-être un peu compliquée, mais je la trouve wock’n’woll : méditez chers amis).
Plusieurs conséquences qui aboutissent à l’idée d’un pacte tacite entre le Lecteur et le chroniqueur : il existe différentes interprétations de la musique, et une multitude d’approches esthétiques qui coexistent. Le Lecteur, à qui l’on ne sert pas de prêt-à-penser, doit avoir conscience que notre avis est par définition un point de vue (sous-entendu parmi d’autres). La différence, c’est qu’il est supposé être structuré (parce qu’écrire sur quelque chose, c’est déjà y avoir réfléchi, cherché à mettre en forme, à domestiquer le chaos des informations purement sensorielles par le truchement des zygomatiques et des rouages neuronaux). Deux avantages fantasmabuleux : – le ressenti n’est pas nié (ce qui autrement relèverait de l’imposture intellectuelle), mais assujetti et contrôlé par l’intellect (instrument de pondération et d’interprétation). – Les avis contraires sont acceptés et donc la discussion est rendue possible (dans chaque avis, il y a une part qui est inattaquable, mais une autre qui l’est tout à fait).
Cela permet au chroniqueur éclairé d’être, suivant les jours, plutôt bien-pensant : soyons tolérant avec le Lecteur ou bien, soyez tolérant avec moi ; ou plutôt mal-pensant : Bob Dylan chante comme un pingouin asthmatique, Pink Floyd, ce sont les Tartuffe du rock, Vivaldi était un vrai visionnaire, près de deux cent ans avant l’invention du répondeur téléphonique, il en avait déjà composé les bandes sons idéales…
Et la liberté est préservée, et l’intelligence et la passion sont valorisées. Parfois, ça a du bon d’être polygame.


Mr. Ameforgée.


Post-Scriptum :

Un certain nombre de textes ont nourri ma réflexion pour la rédaction de cet édito un peu intello (pardon pour tous ceux que ça saoule, on reviendra à un registre plus ludique la prochaine fois).
Il ne me semble pas utile de citer les vieux penseurs, qui ne me serviraient qu’à passer pour un infâme pédant (et dieu sait si je déteste le disco), mais je souhaitais signaler au moins l’article d’un internaute qui m’a donné du grain à moudre et a qui j’ai piqué la notion très pratique d’esthétique (même si notre perspective n’est pas tout fait la même et même s'il n’est pas dépositaire de ladite notion) : http://art-rock.over-blog.com/article-13909566.html
Merci de votre attention.



Le 30/04/2008 par CEYLEEN

Waouh ! Quel (long) édito ! ^^ Merci à M. Ameforgée pour cette argumentation qui continue de nourir une réflexion sur l'(in)existence de l'objectivisme qui me trotte dans la tête depuis quelques temps. :)



             



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