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TRI YANN - L'interview !
Par MARCO STIVELL le 21 Février 2020 Consulté 3300 fois

La rédaction de Forces Parallèles a eu la chance immense de pouvoir interviewer le groupe TRI YANN quelques heures avant le concert donné à l'Amphithéâtre de Lyon ce vendredi 14 février 2020, avec les MARINS D'IROISE (pour une excellente première partie faite de reprises, « Amsterdam », « Santiano », qui ont bien chauffé la salle ! Et ensuite le hall, au moment de partir).
Au final et en suivant l'organisation, l'interview du groupe entier a pu être réalisée en deux temps et contextes bien distincts. D'abord, sur la terrasse du bar le plus proche de la salle, Jean-Louis Jossic, un des trois Jean/tri Yann, chanteur et conteur du groupe, a répondu seul aux questions de Marco Stivell, puis dans un deuxième temps, chacun des membres à son tour, séparément, est venu par la suite enrichir l'échange avec des réponses à des questions différentes.
Nous avons tenu, autant que possible, à respecter l'esprit collectif de TRI YANN, force amicale et musicale, « communauté des Huit » aussi vaillante et pleine de ressources que celle des « Neuf » de Tolkien, et nous remercions chaque membre pour son concours et le temps qui nous a été offert !


Vous êtes tous ensemble depuis 20 ans, pour un effectif de huit personnes (beaucoup plus sinon pour vous trois, etc), ce qui reste quand même assez exceptionnel. Auriez-vous un secret ?... L'alchimie est-elle, selon vous, restée la même à chaque album, à chaque tournée ?

Jean-Louis Jossic : Le secret, que l'on peut révéler maintenant, pour la partie scénique, puisqu'on abandonne la scène – ça ne veut pas dire qu'au bout de 50 ans on ne continue pas de faire des disques ou d'autres choses -, c'est de partir à une bande de trois copains. Au début on n'était pas trois musiciens, il n'y a pas eu d'annonce dans un canard, « musicien guitariste recherche joueur de banjo, parlant breton etc »... Pas du tout ! Trois copains qui gratouillent, Hugues AUFRAY, Joe DASSIN et puis pour moi-même, le chapeau rond, la danse folklorique, tout ce côté-là.
Donc c'est ça le secret, d'avoir au départ un noyau fortement uni autour de la musique et d'un niveau tellement moyen, que finalement c'était les idées qui étaient les plus intéressantes, et que musicalement ça ne pouvait que progresser. Et quand on arrive ensemble à progresser, ça soude ! C'est pas ça qui crée la dispersion. Et donc tout naturellement ensuite, les autres se sont ajoutés.
Si on est huit sur scène actuellement, et si, comme vous le disiez, tous sont là depuis plus de vingt ans, c'est simplement parce qu'à chaque fois qu'un nouveau musicien rentre dans le groupe, parce qu'on décide qu'il faut une cornemuse, parce qu'on décide qu'il faut quelqu'un plus spécialisé dans le clavier, etc, à chaque fois, le recrutement ne se fait pas par petites annonces là encore, mais par le bouche-à-oreille, on en parle à un copain musicien qui dit non trouve ailleurs, « en Bretagne est-ce que vous connaissez quelqu'un qui ?... », et puis on se retrouve avec trois-quatre candidats ou quatre-cinq candidats, et on prend, pas forcément le meilleur musicien. On prend un bon musicien, mais on est assuré, dans l'échange qu'on a, avec lui, qu'il va s'intégrer, et qu'il va rester, qu'il ne va pas être de passage pour un an. Et c'est ce qui explique qu'à huit, tous ont plus de vingt ans de boutique !

Pourriez-vous nous décrire le processus d'une création de chanson ou d'un instrumental de TRI YANN ? Y-a-t-il des formules récurrentes comme « Untel écrit les paroles », « cette danse-là est venue d'une jam ? », « Untel a travaillé là-dessus dans son coin et ça rend super, on développe » ?

Jean Chocun : En effet toutes ces possibilités sont envisageables. En règle générale le thème d’un nouveau disque est déterminé en amont et évidemment d’un commun accord. Viennent ensuite les propositions musicales des uns et des autres, les écoutes de maquettes plus ou moins élaborées puis les propositions d’arrangements qui en découlent. La plupart des paroles sont écrites par Jean-Louis mais cela n’interdit pas à Konan, Gérard ou Jean de se mettre à l’ouvrage. Les arrangements sont collectifs tout en ayant recours aux talents d’écriture musicale des plus férus en la matière, Christophe, Jean-Luc, Freddy ou Konan chacun selon ses propres capacités.

Gérard Goron : Je compose des titres chez moi (plus de 40 titres composés et enregistrés pour le groupe) sur mon matériel approprié : synthés, guitares, mandoloncelle, Logic Audio. Je propose un travail élaboré, arrangé. Par la suite, si acceptation, les compositions bénéficieront de l’apport des qualités de chacun, pour le besoin d’unité des albums. J’ai écrit quelques titres mais cela reste anecdotique. Je mets des paroles très provisoires sur mes compositions pour savoir si les mélodies tiennent la route...

Christophe Peloil : S'il s'agit d'une composition, chacun travaille dessus selon ses compétences. Il arrive parfois qu'une composition soit faite par une seule personne et dans ce cas c'est l'interprétation de chacun qui donne un résultat global avec le son TRI YANN. S'il s'agit d'un traditionnel et qu'il y a un arrangement, c'est le même procédé.
Les paroles sont souvent faites après. Il est assez rare que l'on parte de paroles existantes excepté des reprises type « Marie-Jeanne-Gabrielle »...

Félicitations, car de telles entente et longévité sont vraiment rares ! Pour vous seul maintenant, Jean-Louis Jossic, d'où est-ce que vous tenez cette énergie improbable, cette imagination par rapport aux costumes, aux histoires que vous racontez ? Qui est-ce qui vous a inspiré ?...

Jean-Louis Jossic : Il y a deux choses, l'énergie physique... Bon, avec quelques problèmes neurologiques ! Mais je dois le reste de mon énergie à de très bons toubibs et des aides en dehors de la scène. Un très bon entourage, c'est important ! Puis après, il y a la scène qui fait qu'il y a une dose d'adrénaline, qui à chaque fois, fouit !, donne son p'tit pschit-pschit, avant de rentrer en scène. Voilà, ça aide !
Alors après pour ce qui est, non pas de l'effort physique mais des idées, du reste, ça vient de l'observation. Ca vient de se promener dans une rue, voir un autobus qui passe là (ndlr : effectivement, un autobus passe au loin derrière) et dire « c'est pas un autobus, c'est une charrette ! C'est la charrette de l'Ankou qui était le serviteur des morts, autrefois de la Mort en Bretagne, et comme il est double (ndlr : l'autobus), on peut inventer une histoire comme quoi l'Ankou aurait deux charrettes. Qui va tirer la deuxième charrette ? » On extrapole sur les choses qu'on voit. Tous les contes que je peux dire en scène – sauf un, pas ce soir à Lyon, mais en Bretagne, Pays-de-la-Loire etc -, aucun n'est écrit. Ce sont des idées qui me viennent, une petite phrase en scène, et puis le lendemain une deuxième phrase, une troisième etc, et petit à petit ça devient un conte quoi ! Il y a la part d'improvisation.
Après, pour les costumes, c'est autre chose. Quand on fait une musique fortement identifiée, musique celtique en général et bretonne en particulier, et donc une musique qui conteste quelquefois un mode de vie - la mondialisation, ce que j'appelle l'OncleSamisation, c'est-à-dire le fait de tous se calquer sur 300 millions d'Américains -, il y a un problème là ! C'est pas possible, les deux ne peuvent pas cohabiter. En scène, on ne peut pas se pointer avec un jeans ! On ne peut pas se pointer avec une chemise de cowboy ! Dans la vie on fait ce qu'on veut, mais en scène non.
C'est un spectacle, et qu'est-ce qu'un spectacle de Tri Yann ? C'est des moments d'engagement, des moments de message, des moments d'émotion, des moments de rire, des moments de danse... Il faut la musique d'hier, transposée à aujourd'hui, réécrite aujourd'hui... C'est quelquefois sérieux, quelquefois délirant. Quelquefois contemporain, quelquefois ancien... Il faut que le costume résume tout ça. Donc il est sérieux et il est délirant, il est à la fois baroque et contemporain, il s'inspire des costumes bretons, donc il est dans des matières actuelles et des matières anciennes, et donc, il représente des personnages. Des personnages qui correspondent à différents aspects de la mythologie celtique.
La période qui résume le plus tout ça, c'est la période baroque. Qu'est-ce que c'est que le baroque ? Souvent les Français s'imaginent que le baroque est rococo, que le baroque c'est ce machin chargé en art, ces musiques alambiquées... On se trompe complètement, alors que le baroque au départ c'est : tout est possible ! La philosophie du baroque au départ, c'est « Ce qui est différent de ce qui existe peut exister ». Tout est possible, ce qui veut dire que les costumes de scène deviennent extravagants. Louis XIV sur scène, à 16 ans, dansait déjà déguisé en soleil. C'est ça le baroque. Comment exprimer mieux l'exubérance du spectacle et de la scène, par des costumes qui, à un moment, ont une empreinte baroque.

Jean-Paul Corbineau, vous usez très souvent de votre belle voix pour chanter des ballades. Avez-vous une préférence parmi toutes celles-ci ? Que ressentez-vous lorsque vous chantez seul à la guitare une splendeur comme « Le mariage insolite de Marie la Bretonne ? »

Jean-Paul Corbineau : Je suis un chanteur qui a la chance, à 71 ans, d'avoir gardé un grain de voix qui lui permet d'émouvoir le public sur des chansons aussi belles que « Le mariage insolite de Marie la Bretonne », effectivement, la plus repérée ; « La ville que j'ai tant aimée », « Le dauphin », « Les pailles d'or brisées », en ce moment « Les Rives du Loch Lomond » etc...
J'ai toujours eu une préférence pour ce genre de titre, un peu mélancolique, et, pour moi, le fait de pouvoir laisser une trace dans le coeur des gens de cette manière est un véritable bonheur, un véritable frisson qui va forcément me manquer après le 28 mars 2020.
Les mélodies que j'ai composées pour le groupe sont souvent dans cette ambiance. Chanter seul, avec ma guitare, puisque vous y faites allusion, ajoute de la fragilité... et me rappelle mes débuts !

Jean Chocun, après les premiers albums et pendant des années, vous ne chantiez plus autant que vos collègues. Etait-ce pour une raison particulière ? Qu'est-ce qui a favorisé ce retour, depuis Abysses et « J'ai croisé les Néréides » disons ?

Jean Chocun : Il n’y a pas raison particulière hormis le fait que les mélodies sont plutôt chantées par Jean-Paul dont le timbre de voix est le plus suave et chaleureux, que les titres plus « énergiques » sont du domaine de Jean-Louis qui est également le narrateur en scène…. et le fait que je me satisfais parfaitement du rôle du 3ème larron en apportant mon timbre de voix personnel et complémentaire dans nos harmonies vocales. Et puis j’ai tellement d’occupations en ce qui concerne la gestion du groupe que j’ai un peu de mal à être présent partout.
Mais, comme j’aime chanter, et en fonction des titres choisis, il se trouve que je sois appelé à être « lead-vocal » comme on dit en bon français ! S’en suivent donc « Tri Martolod », « J'ai croisé les Néréides », « Ye Jacobites » etc... Tout est une question de dosage et de répartition des compétences.

Retour aux musiciens « instrumentistes » maintenant ! Pour vous, Jean-Louis Jossic, comment avez-vous appris la bombarde, la chalemie, le cromorne, le psaltérion et autres instruments dont vous avez été préposé pendant presque toute l'histoire du groupe ?

Jean-Louis Jossic : La bombarde c'est simple : je fais partie d'une génération qui faisait ce qu'on appelle le service militaire. Ça durait 8 mois, 16 mois, 18 mois... Et quand on m'a annoncé que j'allais faire mon service militaire dans l'Armée de l'air, du côté de Nancy, j'ai acheté une bombarde avant de partir, avec une anche pour mettre dedans. Le but c'était de sonner par la fenêtre de la chambrée dès mon arrivée à la caserne, et de dire « Comme ça, il y a bien quelques Bretons qui vont s'agglomérer là autour, on va se retrouver entre potes de Bretagne »... Et puis c'est ce que j'ai fait. Et on s'est tout de suite retrouvés dans la chambrée, 25... peut-être 30, dont le caporal qui encadrait justement notre apprentissage... Des Corses aussi, pas mal ! Le but de la bombarde au départ, ça a été ça, et puis ensuite, d'en jouer un petit peu plus proprement.
Pour les autres instruments, quand j'ai commencé à les employer avec TRI YANN, j'ai recherché des instruments, européens ou qui à un moment donné sont venus en Europe, anciens et qui étaient assez méconnus. Parce que la musique celtique, elle n'a rien inventé comme instruments ! La harpe celtique, c'est la harpe du roi David. L'accordéon, c'est l'accordéon des Autrichiens. Le violon, c'est les Italiens qui l'ont inventé... Tous les instruments en musique celtique, c'est une façon de jouer, ça n'est pas l'instrument lui-même. La bombarde, elle a été ramenée par les Croisés du siège de Jérusalem. Sauf que dans les pays Arabes, on joue plutôt « coulé », et que en Bretagne on joue « piqué » ! C'est la seule différence, l'instrument est à peu près le même.
La chalemie, c'est pareil, c'est l'ancêtre de la bombarde. Il est évident que ça a été employé dans toute l'Europe, il y a des musées en Allemagne qui montrent ces instruments, ces chalemies, ces cromornes du début de la Renaissance. Ils ont été abandonnés parce qu'ils étaient vraiment trop faux, et on est allés vers des instruments un peu plus justes. Mais, faux ou pas faux, ce sont des instruments qui avaient une personnalité, qui avaient une sonorité, un truc qui m'intéressait.
Le psaltérion, c'est autre chose. En théorie, ça accompagnait les psaumes, dans les abbayes au Moyen-Âge, dans les églises ça résonne, c'est magnifique. Et puis j'ai appris que c'était pas ça ! (rires) Il semblerait que ce soit un instrument qui a été inventé par un soldat autrichien durant la guerre de 14-18, qui entre deux bombardements dans les tranchées, inventait cet instrument. C'est très possible, les deux histoires sont belles ! Et il y a ce côté qui le fait ressembler au tympanon.

Jean Chocun, sur l'album Anniverscène (1985), vous teniez l'ensemble des guitares électriques, peut-être pour la seule fois dans l'histoire du groupe. Avez-vous aimé ces expériences quasi-hard-rock depuis Urba (1978) ?

Jean Chocun : Bien avant Anniverscène, lorsqu’en 1976 nous avons enregistré La Découverte ou l’Ignorance, nous souhaitions élargir notre palette musicale. J’ai donc naturellement utilisé une guitare électrique pour obtenir des sonorités appropriées à l’aide de pédales d’effets soigneusement choisies. Même si j’avais déjà au préalable utilisé les guitares électriques en orchestre, je ne suis pas un spécialiste et c’est plutôt Gérard Goron qui a apporté sa culture « rock » dans les arrangements nécessitant une guitare électrique.
Puis l’arrivée de Christian Vignoles a été un vrai bonheur musical tant sa maîtrise de l’instrument et ses qualités d’arrangeur nous ont apporté. À noter qu’à l’époque Christian était le meilleur élève de Jean-Luc Chevalier qui lui a succédé en 1988 lors de la création du Vaisseau de Pierre et qui est le pilier en la matière, toujours dans nos rangs depuis lors.

Jean-Luc Chevalier, justement, vous avez d'abord été guitariste au sein de MAGMA, L'HABIT DE PLUMES de René Werneer (ancien violoniste d'Alan STIVELL), des formations à la musique rock pour le moins exigeante. Et vous avez un grand bagage jazz comme démontré au sein de CERNUNOS, entre autres. Comment s'est faite la liaison avec TRI YANN, et le passage à la musique celtique vous a-t-il semblé aisé ?

Jean-Luc Chevalier : TRI YANN, c'est un travail collectif. Mon rôle s'est fait naturellement : harmoniser avec des beaux accords et arpèges au service de la mélodie. Le passage à la musique celtique m'a semblé paisible a côté de MAGMA qui est une musique transcendante. Mais je ne vais pas renier ma mère, je serai toujours un MAGMA !!

Jean-Luc Chevalier et Christophe Peloil, la basse étant l'un des rares instruments partagés chez TRI YANN, arrivez-vous à créer une sorte de continuité dans vos jeux respectifs ?

Christophe Peloil : Je ne suis pas bassiste. Ça m'amuse d'en faire et ça me change du violon. Je ne cherche pas, et Jean-Luc non plus, je pense, à ce que nos jeux se ressemblent. Il faudrait que je me mette sérieusement à travailler la basse. Elle fait partie intégrante de l'arrangement et pour le coup, c'est le jeu de chacun qui apportera une couleur différente aux morceaux.

Jean-Luc Chevalier : La basse se contente d'être au service de la musique chez TRI YANN, alors qu'elle est primordiale dans MAGMA.

Freddy Bourgeois, dans TRI YANN, préférez-vous écouter/jouer les partitions délicates au piano comme "Korantenig", ou les moments rock modernes comme "La bonne fam au courtil" ? Y a-t-il un moment où le sorcier des claviers prend particulièrement du plaisir à jeter des sorts ?...

Freddy Bourgeois : Je ne suis pas sorcier, j'ai été successivement un « Enchanteur » pour veiller sur le groupe, un « Loup » pour m'en défendre, un « Naufragé » qui a bien failli s'y noyer, un « Croisé » toujours en guerre (contre tous les pisse-vinaigre de la Terre !) avant de terminer en genre de « Shaman amérindien » rempli de sagesse après tant d'aventures...
J'ai pris un immense plaisir à composer et jouer la partie de piano de « Korantenig » et je ne renie aucun des autres titres sur lesquels j'ai eu l'opportunité de poser ma voix et mes claviers. Comme je l'ai dit un jour à un excellent journaliste qui restera dans ma mémoire (Jean T.) : "Ce que j'aurais appris de plus important avec TRI YANN, c'est sur moi-même que je l'aurais appris". Carpe Diem, qui sait... ?

Alors, en partant de cette instrumentation riche, le rock progressif n'est pas quelque chose de naturel pour vous, comme on le voit sur vos trois premiers disques, puisqu'il apparaît surtout dès la deuxième moitié des années 70, dans la musique bretonne en général. Qui en a été l'instigateur dans TRI YANN ? Comment est venue cette envie de densifier votre musique ?

Jean-Louis Jossic : Alors, au départ, on disait pas « rock progressif ». C'est arrivé après, dans les années 80. Au départ en Bretagne, la démarche, que ce soit Alan STIVELL ou nous et les autres, ça a été qu'on planque nos instruments traditionnels, parce que c'était « ouin ouin dinn dinn ! » Tout le monde s'en foutait ! Les copains, au collège, au lycée... (imitation de moqueries) Donc on planque tout ça, on prend des guitares, des banjos, des instruments de Hugues AUFRAY, de Bob DYLAN etc.
Et puis ensuite, tout à fait par hasard, à la fin de l'album La Découverte ou l'Ignorance (1976), je dis tiens ! Sur « La Jument de Michao », p'tetre qu'il y aurait eu une batterie, ça aurait été meilleur... On n'avait jamais fait de batterie, y avait pas de batterie ! On fait venir un batteur en studio au dernier moment, qui a un mal fou à se caler parce que, c'est l'inverse d'habitude, on commence par la batterie. Et là, on finit par la batterie ! Donc il avait du mal à se caler sur nous, parce qu'on flottait un peu là-dedans. Et puis, tout naturellement après, on s'est dit qu'on allait faire sur scène « La jument de Michao » et s'il y a pas de batterie, le public va être frustré, alors on fait venir un batteur, puis dans tel morceau on se dit ah ! Ça serait bien de donner de l'ampleur... On pourrait faire venir un clavier du studio, seulement c'est Bernard (Baudriller) qui fait le clavier, il peut pas faire à la fois du violon, de la basse et du clavier ! Donc, on prend un clavier, puis voilà comment, petit à petit, le groupe se met à grandir, avec des instruments qui sont des instruments modernes.
Et puis tout d'un coup, au bout d'un moment, apparaît en Bretagne cette envie de dire « Maintenant qu'on a réconcilié la jeunesse des Beatles et des Stones avec la jeunesse des cercles celtiques, puisqu'ils écoutent Alan STIVELL ou les TRI YANN, ben on va p'tet pouvoir remettre le biniou d'dans ! Peut-être ça va rendre avec la bombarde, peut-être ça ne va pas choquer ». Par-dessus les instruments modernes, fouit ! Au compte-gouttes, on ramène nos instruments de ploucs ! (rires)
Et ça passe ! Ça passe d'autant plus que dans les années 90, il y a eu en France la vague du rock alternatif qui est apparue avec les NÉGRESSES VERTES, la MANO NEGRA etc, Hadji-Lazaro dans PIGALLE utilise de la vielle à roue... C'est complètement insensé ! Un rock'n'roller qui utilise de la vielle à roue du Moyen-Âge ! Alors ce rock alternatif qui est un mélange d'instruments contemporains et d'instruments bizarres, rock musique et instruments de musique du monde... Ben nous on est dedans, ha ! On se retrouve dans la marmite, sans l'avoir cherché !
Et du coup, passés de phénomènes de mode dans les années 70, jetés par le showbiz – parce que la mode, ça se démode ! -, ringardisés dans les années 80, on s'est retrouvés, nous les Bretons, à rebondir dans les années 90 parce qu'on devenait du rock alternatif... Et là, on n'était plus une mode ! C'est le public qui le demandait, et ce sont les médias qui se sont rendus compte que s'il ne répondaient pas à la demande du public, ils allaient perdre de la clientèle, et perdre des parts d'écoute.

Gérard Goron, vous êtes arrivé justement au milieu des années 70, à cette époque où l'effectif du groupe, déjà stable, se cherchait un son de batterie. Il y avait même une « valse de batteurs » en 1976, plusieurs changements sur une courte période comme chez des groupes anglais tels GENESIS, MARILLION et à l'issue de laquelle ceux-ci ont trouvé leur batteur-phare. Quel a été votre parcours ? Y avait-il eu d'autres projets « importants » pour vous avant TRI YANN, et comment avez-vous si bien trouvé votre place ?

Gérard Goron : Ce ne fut pas une « valse des batteurs » car seul Jérôme Gasmi (ndlr : batteur de la tournée 1976/77) m’a précédé pendant une période de neuf mois. Sans doute faites-vous allusion au travail du batteur de studio engagé pour le disque enregistré en 1976 (ndlr : Jo Pucheu, effectivement présent sur l'enregistrement susmentionné de l'album La Découverte ou l'Ignorance, le premier historique de la batterie pour TRI YANN !).
Mon premier instrument depuis le début des années 60 a été la guitare. Je me suis mis à la batterie en 1973. Avant d’arriver dans TRI YANN en juin 1977, j’ai fait partie de groupes rock progressif, j’ai également accompagné Gilles SERVAT. Mon intégration s’est faite rapidement au fil des tournées avec un partage de moments très forts mais aussi de galères de concerts mal organisés ! Tous ces faits de vie soudent un groupe.
Pour ma première participation à la création d’un album avec TRI YANN (Urba en 1978), à cette époque le groupe cherchait un son plus rock, et c’est au fil des répétitions, des arrangements que j’ai pu amener mon expérience rock, tant à la guitare qu’à la batterie.

Au-delà de la batterie, vous jouez du mandoloncelle, de la guitare... Sur Urba (1978), vous êtes crédité dans les guitares électriques de l'album. Sur Le Vaisseau de Pierre (1988), vous jouez un morceau seul...

Gérard Goron : Grande étape pour nous, Le Vaisseau de Pierre, double album composé entièrement par le groupe... Qui donnera lieu à plusieurs spectacles. Je chante un titre en solo (ndlr : « Les guerriers d'une nuit », tandis que « Musik Gwenn », titre auquel la question fait référence, est joué à la guitare électrique par Gérard Goron).

Et puis vous chantez, comme vos camarades. Le fait que, chez TRI YANN, le batteur ne se contente pas de cogner ou faire les choeurs, même en concert, vous semble-t-il être quelque chose de rare, loin des clichés habituels du rock ?

Gérard Goron : Je ne pense pas que chanter tout en jouant de la batterie soit exceptionnel. Ringo Starr, Phil Collins et bien d’autres l’ont fait avant moi.

Konan Mevel, vous avez aussi fait partie de nombreux groupes comme KADWALADYR, BELSHAMA, SEVEN REIZH, noms affiliés au courant rock progressif/alternatif breton des années 90/2000... Que diriez-vous concernant cette époque ?

Konan Mevel : Tous ces projets ont finalement en commun l'envie, voire le besoin profond de créer et jouer une musique celte de son temps, profondément débarrassée de la démarche passéiste ou nostalgique fréquemment associée à ce genre.

Pour rebondir sur cette époque, notamment depuis l'époque du Vaisseau de Pierre (1988) qui a été si « mouvementée » pour vous, TRI YANN, depuis pourtant vous n'avez jamais renoncé à faire des albums-concepts. Comment le public reçoit-il votre musique, pensez-vous qu'il apprécie ces expériences ou reste-t-il attaché exclusivement aux "Prisons de Nantes", à "La Jument de Michao" ?

Jean-Louis Jossic : Ce que nous dit le public, c'est qu'il va avoir envie d'entendre « La ville que j'ai tant aimée », « Le mariage insolite de Marie la Bretonne »... Nous ce qu'on veut c'est un mélange de « tubes », qu'on traite de façon un peu différente de « l'avant », sinon on s'ennuierait à les jouer toujours pareil... Mélange de tubes qu'attend le public, parce que si on ne fait pas « La jument de Michao », on se fait tuer à la sortie... avec des airs qu'on a envie de faire entendre au public pour lui dire « Mais on a fait ça aussi, ça ça nous plait bien, peut-être que ça va vous plaire aussi »...
Donc on a ce mélange à faire entre les deux, et puis si le public vient à un concert, et qu'il entend tout ce qu'il voulait entendre, mais il sort frustré ! Il dit : « Bon, c'était bien, mais sans surprise... » Ce qu'il faut c'est de faire des choses plus inédites et qui soient des surprises, de façon à ce que le public se dise « Ah ! Je ne m'attendais pas à ça... » Et c'est ce qui fait qu'il y a ce mélange et qu'on y tient beaucoup.

Et on y tient aussi !

Jean-Louis Jossic : Ne jamais faire un concert que pour soi, ne jamais faire un concert que pour le public. Toujours être dans cet entre-deux, de faire des choses qui nous plaisent, et dont on va faire partager l'intérêt au public... Quitte à se planter ! Ça peut arriver.

D'ailleurs, si vous deviez changer votre set-list de concert et favoriser l'originalité, y aurait-t-il des morceaux auxquels vous ne pensez pas forcément d'habitude et aimeriez reprendre ?

Jean-Louis Jossic : C'est ce qu'on est en train de faire depuis trois concerts, j'ai ajouté au programme « Les lamentations sur Saint-Aubin-du-Cormier », donc en langage médiéval, le « cri parlé, c'est parlé » d'un soldat qui est en train de claquer sur un champ de bataille en 1488, c'est sinistre ! Il y a un bourdon seulement derrière, et j'ai eu envie de mettre ça et eu envie que les gens sachent qu'on fait ça aussi !

Cela rejoint « Le soleil est noir », c'est la même ambiance...

Jean-Louis Jossic : Oui voilà ! Des choses hors du tube, et qu'on a envie de ressentir. Aussi bien que « Pelot d'Hennebont » qu'on ressort depuis deux ans, parce que c'est simple, mais...

C'est communicatif !

Jean-Louis Jossic : Voilà ! Le public le reprend, et spontanément. Il y a ça, et puis depuis deux concerts, on refait le texte de Morvan Lebesque, « La découverte ou l'ignorance », parce que c'est une espèce d'explication de « qu'est-ce que c'est qu'être Breton ? », « pourquoi je suis Breton ? » et pourquoi le fait d'être Breton, c'est pas la loi du sol ou la loi du sang, c'est la loi du coeur. Quelqu'un qui vit en Bretagne et qui se découvre Breton, s'il naît d'un père syrien et d'une mère brésilienne, eh ben il est Breton s'il a envie de se découvrir Breton ! C'est ça qu'exprime ce texte de « La découverte ou l'ignorance », non pas la Bretagne qui se fait par la guerre, c'est la Bretagne qui se fait par l'amour ! Découvrir la culture de ce pays, la faire sienne, se sentir bien dedans, voilà ! Et donc ça... Ça fait 30 ans qu'on l'a pas fait ! On le refait, bon.
Après je parcours les disques de temps en temps, et je me dis « Zut ! On pourra pas faire ça... » J'aimerais reprendre « La complainte de Louis-Marie Jossic », j'aimerais reprendre « Le sous-marin »... On peut pas. On est déjà à un spectacle qui fait 2h15 ou 20, parfois 2h30 et se fait engueuler par le régisseur ! (rires) Il nous dit « Vous vous rendez pas compte ! Après, les gens vont aux dédicaces, ce qui dure une heure de plus » (rires), « Vous allez être morts et puis c'est trop long... » Ben non, nous, on est des marathoniens ! Et puis, jeter un titre baaah... pfff !

J'avais eu la chance d'entendre « Le sous-marin » en 2011 à Aix-en-Provence...

Jean-Louis Jossic : Avec le conte, oui, et l'histoire des vacances de Pâques chez mon grand-père... C'est quelque chose de sensible, et qui passait bien. Comment raconter une histoire de trois gamins, et que les gens [ont dû vivre aussi]... C'est passionnant !

Auriez-vous un morceau ou un album pour lequel vous gardez un très bon voire le meilleur souvenir d'enregistrement ?

Jean-Louis Jossic : C'est difficile pour l'album... entre La Découverte ou l'Ignorance (1976) qui est un album qui a permis « d'éclater » un peu, et le premier album (1972), parce que c'était tellement inattendu ! De se retrouver dans un studio, avec une table de mixage en contreplaqué pas encore peint, qui tenait avec des gommes aux quatres coins pour pas vibrer... C'est une belle aventure ça ! Bon, La Découverte ou l'Ignorance c'est autre chose, tout d'un coup il y a une révélation ! On prend connaissance du public qu'on avait déjà, mais aussi du métier.
Après, que retenir, si je devais retenir un titre alors à l'enregistrement... Je dirais « Si mort a mors » ! Parce que je m'y attendais pas, et... quand je me suis mis devant la console d'enregistrement, que ça a été mixé, que j'ai eu la meilleure place dans le studio avec deux baffles énormes, à gauche et à droite, et que j'ai pris « Si mort a mors » dans la gueule !!... Je sais pas pourquoi, ce titre, il a de la gueule ! Et pourtant, on s'est trompés, parce que nous on voulait faire la promotion sur « Guerre, guerre, vente, vent »... Mais c'est l'attachée de presse qui nous a dit « Non, non ! « Si mort a mors » plutôt ! ». Et elle a eu raison !

En plein dans les années 80 en plus, où c'était à contre-courant (tout comme Le Vaisseau de Pierre) !

Jean-Louis Jossic : C'était gonflé ! À contre-courant, tout à fait. Et il y a une femme qui était programmatrice à RTL, une grande femme du métier, Monique Le Marcis, elle programmait à RTL tous les tubes de variété, tous les machins qui sortaient, bons ou mauvais, et qui avait des goûts. Elle a eu le courage de passer ça... (geste d'amiration) Pourquoi ? Parce qu'elle aimait ça, parce qu'à un moment, elle a eu envie de dire « Eh merde ! Je passe aussi quelque chose que j'aime, et qui n'est pas dans l'esprit de la station. » On lui doit beaucoup à cette femme ! C'est admirable... On critique toujours le showbiz, mais il y a des gens merveilleux, quelquefois. Il y a un tas de pourris, mais il y a des gens merveilleux !
Alors voilà pour mes « souvenirs particuliers », si vous me demandiez de me souvenir d'une salle, je dirais peut-être une petite chapelle. Ils étaient 80, ils étaient sur nos genoux, quasiment... C'était merveilleux, ça remonte à 40 ans... Pour moi, c'est plus beau que ha ha ! Bercy ou le Stade de France... On a un meilleur souvenir de la petite chapelle de [Llo] ou... je ne sais pas comment ça s'écrit, plus que du Stade de France, incroyable ! Ha ha, et totalement vrai !

Quelque part, ça rejoint aussi le contexte dans lequel vous avez toujours vécu, votre propre pays...

Jean-Louis Jossic : Bien sûr ! La Bretagne est un pays de villages et de villes moyennes de 7.000 habitants. Très peu de grandes villes : Nantes, Rennes. Dans les villes moyennes ensuite, Quimper, Morlaix, Lorient... C'est curieux comme pays ! On est plus dans « ça » que dans... fouiiiiit ! La métropole immense, quoi.

Ecoutez-vous beaucoup de musique, lorsque vous n'en créez pas vous-mêmes ? De la musique celtique ? D'autres styles ?

Jean Chocun : Cela va de soi. Chacun écoutera ce qui lui sied et l’éventail est immensément large en fonction des goûts personnels.

Jean-Paul Corbineau : Lorsque je veux me détendre, j'écoute de la musique « classique ».

Jean-Luc Chevalier : J'écoute beaucoup d'autres musiques. Jazz, blues, flamenco, musiques du monde etc.

Gérard Goron : J’écoute toutes formes de musiques, mais c’est dans les musiques anciennes, médiévales, que je puise le plus souvent mon inspiration.

Christophe Peloil : En ce qui me concerne, je n'écoute pas tant de musique que ça hors du « travail ». Quand c'est le cas, c'est plutôt de la musique classique... Lorsque je ne travaille pas (cours, concerts, compositions et arrangements), je préfère me réfugier dans le silence des glaces et la sérénité des sentiers de montagne pour y savourer la musique de la nature...

Est-ce que vous avez toujours des contacts avec les anciens, Bernard Baudriller, Christian Vignoles, Loumi Séveno, Bruno Sabathé, Christophe Le Helley ? Ceux qui vous ont accompagné et qui ont fait aussi l'histoire de TRI YANN ?

Jean-Louis Jossic : Ah ! On a contact avec tous ! On sait ce qu'ils deviennent, on sait où ils sont, on sait ce qu'ils font... Pour notre anniversaire, enfin nos 50 ans, ils seront tous invités, à venir avec nous à un moment ou l'autre, faire un morceau... Y en a plusieurs qui viendront ! Il n'y en a que huit qui sont passés dans le groupe et qui ne sont pas restés, au moins quatre qui viendront... Il y en a d'autres qui ne viendront pas, non pas parce qu'ils sont fâchés, mais parce qu'ils ont décidé de rester dans leur campagne, de ne plus en bouger, de ne plus être sur la route avec nous. C'est pas un refus de nous, c'est comme ça ! C'est un changement de mode de vie, et on les a perdus un peu de vue à cause de ça.
Par contre Bernard Baudriller, qui était le quatrième au moment de la fondation, est plus important que n'importe lequel des cinq qui se sont ajoutés depuis ; dans l'esprit du public, Bernard reste le 4ème mousquetaire, le 4ème Yann, et pour nous c'est une voix indispensable. Il habite dans le Finistère sud, et chaque fois qu'on passe à une occasion où Bernard est là, il vient avec nous sur scène, c'est évident ! Bernard, dans le coeur des Trois Jean, reste quelqu'un d'extrêmement important, et dans le coeur du public, aussi !
Je ne dirai pas le nom, il y en a un seul, parmi ceux qui sont passés parmi nous, un seul qu'on n'a pas envie d'inviter. C'est fou ! Et il ne viendrait pas de toute façon, on est parti en froid. C'est le seul, parmi tous les gens qu'on a auditionnés, même ceux qu'on n'a pas pris... (Parmi ces derniers) Un gars qui est devenu professeur de musique au conservatoire de Nantes, j'ai envie de l'inviter, à faire du cromorne sur un morceau... Celui-là on l'a pas pris, mais on a failli ! C'est curieux la vie... C'est sa femme qui lui a dit « C'est risqué tu sais... C'est pas sûr, des musiciens sur la route, ça va pas marcher... Ca va peut-être s'arrêter ! » Même s'il est devenu prof au conservatoire à Nantes, bon... J'ai envie de l'inviter !

Avec TRI YANN, vous avez parfois collaboré avec d'autres artistes que vous avez convié sur vos albums ou pendant vos concerts, Hugues AUFRAY, ANGGUN, Simon Nicol de FAIPORT CONVENTION, Jimme O'Neill des SILENCERS... À qui penseriez-vous aujourd'hui pour une nouvelle tentative ?

Jean Chocun : Oui, ces collaborations ponctuelles sont très agréables et permettent des échanges fructueux. Mais à ce jour - puisque nous mettons un terme à notre carrière de scène -, aucune nouvelle collaboration n’est envisagée. Cependant puisque nous allons continuer à enregistrer il n’est pas impossible que nous invitions telle ou tel à nous rejoindre sur un titre précis en fonction du contexte et du thème à illustrer.

Jean-Paul Corbineau, il va sans dire que Jean-Louis Jossic ne vous facilite point la tâche, depuis quatre ans en présentant, à chaque concert où vous la jouez, "La Bayadère et le roi" (chanson de l'album La Belle Enchantée, 2016, histoire cruelle de divertissement sensuel qui finit en bain de sang) comme la pire chanson qu'il ait jamais entendue. Est-ce si dur que cela à vivre ?

Jean-Paul Corbineau : « La Bayadère et le roi » est une belle mélodie, sur un arrangement particulièrement réussi du groupe, ce qui permet sans doute de supporter un peu la dureté du texte de Jean-Louis et le récit de cette histoire abominable.
Jean-Louis prévient tout simplement les gens de l'ambiance très "spéciale" de la fin de ce titre. En tout cas, elle a été l'occasion, pour moi, d'aborder une autre manière "d'interpréter" sur scène... ce qui ne m'a pas empêché de dire à Jean-Louis que j'aurais préféré chanter quelque chose de plus doux !!

D'ailleurs, avec le recul, êtes-vous satisfait de votre dernier album La Belle Enchantée ? Le potentiel de ses chansons, plutôt exceptionnelles (avis perso !), adaptées à la scène vous laisse-t-il de beaux souvenirs ?

Jean-Louis Jossic : Oui, on est quand même contents de ce qu'on fait, il faut le dire honnêtement, parce que, autrement on ne le ferait pas, on bosse dessus... Dans chaque album il y a un titre que l'un de nous aime moins que d'autres... bon, c'est normal ! Mais on est toujours contents, jamais satisfaits à 100 % ! Un artiste qui pense avoir réussi, c'est pas un artiste. Parce qu'on a toujours envie d'aller plus loin !
Pas satisfaits à 100 %, mais heureux d'avoir fait un album-concept autour des légendes de Bretagne, d'en écrire des nouvelles, d'avoir créé ça... Oui, oui ! Franchement.

Et vu que vous en avez un en cours, pourriez-vous nous en parler un peu ?

Jean-Louis Jossic : Deux albums en cours ! On a un projet pédagogique, qui consiste à rassembler des titres en rapport avec l'histoire de Bretagne qu'on a déjà enregistrés : « Sein 1940 », le titre sur Alain Barbetorte, « Le Renard » etc, et de faire un livret d'accompagnement qui serait destiné aux professeurs et aux élèves des collèges pour faire entrer une part d'histoire de la Bretagne dans l'Histoire telle qu'elle est apprise dans les collèges et les lycées. C'est totalement en dehors des programmes ! Totalement ce que le rectorat de Bretagne ne voudrait pas. Totalement ce qu'on veut ! (rires) Ça va être une bagarre, est-ce qu'on a raison de vouloir le faire ou pas ?... Donc ça c'est un truc militant.
On a un deuxième disque plus « artistique », sur Jean Meschinot, qui était le maître d'hôtel de François II et de la duchesse Anne de Bretagne. Ce personnage est intéressant parce que c'était, avec François Villon, le plus grand poète de son temps, dit-on, et qui lui, est totalement oublié. On connait une partie de sa vie, mais l'autre on ne la connait pas ! Ça permet de faire un roman historique en chansons. Cet album, qui est en route, est-ce qu'on le finira, ou pas ? Je ne sais pas... Tellement de projets dans la tête ! Ça nous plait. J'en ai trois autres aussi de projets, on verra...

Freddy Bourgeois, vous avez une « carrière solo », pouvez-vous nous en parler et nous dire comment elle complète votre parcours aux côtés de votre présence dans TRI YANN ?

Freddy Bourgeois : Je compose depuis bientôt 40 ans et c'est ce qui me tient en vie... mais ma "carrière solo" (avec mes compositions) n'a jamais connu l'envol que j'aurais pu espérer, aucune amertume, « that's life ! ». J'ai fait l'essentiel de ma carrière en « sideman », jouant dans une centaine de groupes depuis 1983, en jazz, latin-jazz, salsa, pop, gospel, soul, chanson française... TRI YANN étant sans aucun doute le "plus célèbre" des groupes avec lesquels j'ai pu collaborer.

Konan Mevel, aujourd'hui, l'équilibre de votre carrière entre TRI YANN pour l'approche traditionnelle et SKILDA pour le versant plus électronique vous apporte-t-il une sensation de complémentarité, et éventuellement, vous amène-t-il à imaginer d'autres projets parallèles ?

Konan Mevel : À des niveaux différents, et conformément à la question à propos du rock progressif breton des années 90, les deux démarches sont complémentaires, même si SKILDA emprunte un chemin résolument électronique. Derrière les styles musicaux, il y a l'envie d'accéder à une sorte de transe, qu'elle passe par des instruments de bois et de metal ou des instruments électroniques.
Je prépare ainsi en ce moment un projet qui va associer des instruments « païens », c'est-à-dire celtes ou pré-celtes à des rythmes shamaniques, voire metal. Un « pagan All Star » !

Jean-Luc Chevalier, votre activité déjà très forte avant TRI YANN l'est-elle toujours autant, actuellement ?

Jean-Luc Chevalier : En plus de CERNUNOS aujourd'hui, avec Christophe Peloil au violon, Har Rasoanaivo aux percussions et mon fils Émeric à la basse, je joue également en trio en compagnie d'Émeric encore et de Ronan Sauvourel à la batterie. Ensuite, en duo avec le guitariste David Sauvourel (ndlr : élève de Jean-Luc Chevalier qui l'a remplacé sur quelques dates de TRI YANN en 2014), et aussi dans un groupe hommage à Carlos SANTANA avec Émeric toujours, Gérard Goron à la batterie et Bruno Sabathé (claviériste de TRI YANN durant la seconde moitié des années 80 et début 90).

Christophe Peloil, vous avez travaillé avec ARZ NEVEZ, et mêlé ainsi le son de votre violon (l'alto même !) avec des timbres de voix féminines, une sensibilité peu utilisée par TRI YANN sauf au moment du Pélégrin (2001, avec Bleunwenn, soeur de Konan Mevel). Aimeriez-vous qu'un tel aspect soit développé sur les futurs projets de TRI YANN ?

Christophe Peloil : Le travail vocal féminin, il est évident que c'est très bien et que cela ajoute une couleur à l'ensemble (chœurs, soliste) mais il faut que cela reste exceptionnel afin de ne pas modifier le son TRI YANN. Autre exemple : I MUVRINI avec une voix de femme, ce ne serait plus I MUVRINI !
(ndlr : chose amusante, la présence d'une chanteuse a été également courte au sein du groupe Corse, à deux reprises dans son histoire et notamment au début des années 2000, presque en même temps que TRI YANN !)

50 ans. Quels sont vos émotions à ce jour ?

Jean Chocun : Chaque concert qui nous rapproche de l’ultime spectacle nous apporte son lot d’émotions. Il n’est pas rare d’avoir en face de nous des gens très émus à l’idée que c’est le dernier concert du groupe auquel ils assistent... Cette émotion est communicative ! J’ose à peine penser aux dernières notes que nous interpréterons à Nantes ce 28 mars 2020...
Mais rétrospectivement quelle satisfaction de réaliser que nous avons 50 années de vie de groupe, que le trio Jean-Paul, Jean-Louis et Jean est toujours uni et que l’osmose est réalisée avec les 5 autres membres de Tri Yann qui sont avec nous depuis de longues années. Tant qu’à évoquer l’émotion il faut aussi impliquer notre équipe technique qui est partie prenante de nos spectacles tant humainement que pour les lumières ou le son… Eux aussi appréhendent cette échéance et nous le font bien ressentir !!

Jean-Paul Corbineau : Le regard des gens, en ce moment, à la fin du concert, sur "Je m'en vas", lorsqu'ils réalisent, souvent les larmes aux yeux, que c'est la dernière fois qu'ils nous voient en scène...

Une dernière question. Si Merlin passait par là, à ce concert de Lyon ou à l'Olympia le mois prochain, vous voyait et disait « Je peux vous faire rajeunir et vous permettre de repartir pour 50 ans de scène, de projets... », accepteriez-vous ?

Jean-Louis Jossic (riant) : C'est rigolo ! C'est la deuxième fois en trois jours qu'on me pose ce genre de question... Alors oui ! Mais... Avec l'expérience que j'ai, je le ferais pas tout à fait pareil ! Il y a des moments où je serais un peu plus sec, pour imposer certaines idées... Ha ha ! C'est une bonne idée, Merlin... Je l'attends !!




             



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